Pourquoi applaudissons-nous ceux que nous critiquons
Il existe dans nos sociétés un paradoxe qui mérite d’être interrogé avec lucidité. Nous dénonçons certains comportements dans l’intimité de nos maisons, mais nous célébrons publiquement ceux qui les incarnent. Nous condamnons la corruption tout en enviant les fortunes dont l’origine demeure obscure. Nous déplorons le recul des valeurs, mais nous réservons nos plus chaleureux applaudissements à ceux qui triomphent par des chemins que nous désapprouvons en privé. Cette contradiction affaiblit silencieusement la conscience collective. Confucius enseignait que « lorsque les mots perdent leur sens, les peuples perdent leur liberté ». Lorsque nos convictions ne correspondent plus à nos comportements, c’est la cohérence morale de toute une Nation qui commence à vaciller.
L’admiration publique n’est jamais un acte anodin. Elle désigne aux jeunes générations les modèles qu’elles doivent imiter. Chaque ovation, chaque distinction, chaque mise en lumière contribue à définir ce qu’une société considère comme une réussite. Si nous applaudissons davantage la richesse que la probité, davantage le pouvoir que le mérite, davantage l’influence que l’intégrité, nous fabriquons inconsciemment une nouvelle échelle de valeurs. Jean-Jacques Rousseau écrivait que « l’exemple est la seule leçon qui puisse convenir au peuple ». Les discours les plus éloquents deviennent inutiles lorsque les exemples que nous glorifions racontent exactement le contraire. Une République éduque autant par les femmes et les hommes qu’elle célèbre que par les lois qu’elle adopte.
Cette fascination pour les apparences révèle parfois une inquiétante crise du discernement. Nous confondons la visibilité avec la valeur, la notoriété avec l’honorabilité et le succès avec la grandeur. Pourtant, l’histoire démontre que les véritables bâtisseurs avancent souvent dans la discrétion. Ils consacrent leur existence à servir plutôt qu’à paraître, convaincus que l’utilité d’une vie ne se mesure pas au bruit qu’elle produit, mais au bien qu’elle laisse derrière elle. Simone Weil rappelait que « l’attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité ». Une société qui cesse de porter son attention sur les femmes et les hommes de valeur finit par offrir ses tribunes aux plus habiles plutôt qu’aux plus méritants.
Les médias, les institutions, les organisations professionnelles et les leaders d’opinion portent une responsabilité considérable dans cette construction des références collectives. Qui choisissons-nous de mettre en avant ? Quels parcours racontons-nous à notre jeunesse ? Quels visages deviennent les symboles de la réussite ? Derrière chacune de ces décisions se dessine une certaine idée de la société. Albert Schweitzer observait que « l’exemple n’est pas le meilleur moyen d’influencer les autres ; c’est le seul ». Les sociétés qui progressent sont celles qui savent reconnaître leurs véritables modèles : les enseignants dévoués, les chercheurs persévérants, les entrepreneurs intègres, les magistrats courageux, les agriculteurs exemplaires, les citoyens qui servent sans rechercher les honneurs.
Cette contradiction s’observe également dans notre vie quotidienne. Nous exigeons de nos enfants qu’ils soient honnêtes, mais nous les encourageons parfois à contourner les règles lorsqu’elles deviennent contraignantes. Nous leur parlons de mérite, tout en leur montrant que certaines réussites s’obtiennent par les relations ou les passe-droits. Nous les invitons à respecter les institutions, mais nous applaudissons ceux qui s’en affranchissent lorsqu’ils y trouvent un avantage. Victor Hugo écrivait que « l’exemple, c’est la leçon qui corrige le mieux ». Les générations futures apprendront moins de nos recommandations que de notre cohérence. L’avenir moral d’une Nation dépend toujours davantage des comportements qu’elle valorise que des principes qu’elle proclame.
Il est peut-être temps de réhabiliter une autre définition de la réussite. Une réussite qui ne repose pas uniquement sur l’accumulation des biens, mais sur la qualité du service rendu à la société. Une réussite qui inspire davantage par son intégrité que par son éclat. Une réussite qui laisse une trace dans les consciences plutôt que dans les seules statistiques. Albert Jacquard affirmait que « l’homme ne devient humain que par son regard sur les autres ». Cette pensée nous rappelle que la grandeur d’une personne se mesure moins à ce qu’elle possède qu’à ce qu’elle apporte aux autres. Une République qui honore ses serviteurs les plus vertueux construit une culture où le mérite finit toujours par retrouver sa juste place.
Une Nation ne se transforme pas uniquement par les réformes qu’elle adopte. Elle change aussi lorsque ses citoyens décident de modifier leurs critères d’admiration. Le jour où nous applaudirons davantage la probité que la fortune, le courage que l’opportunisme, le service que les privilèges et la compétence que les apparences, nous aurons déjà accompli une révolution silencieuse. Les peuples deviennent ce qu’ils admirent. Si nous voulons construire une République forte, juste et paisible, commençons par élever ceux qui donnent à la société des raisons d’espérer plutôt que ceux qui lui offrent seulement des raisons d’envier. Car les applaudissements d’un peuple révèlent toujours les valeurs auxquelles il a choisi de confier son avenir.
Hugues Hector ZOGO
Journaliste – Écrivain

