Le dimanche où nous oublions d’être humains
Le dimanche possède une étrange singularité. Les rues ralentissent, les téléphones sonnent moins souvent, les réunions se font plus rares et les agendas semblent enfin accorder une trêve aux urgences de la semaine. Pourtant, au milieu de ce calme apparent, une question mérite d’être posée : que faisons-nous réellement de ce temps retrouvé ? Nous consacrons quelques heures à nos loisirs, à nos familles, à nos habitudes ou à nos obligations spirituelles. Mais prenons-nous encore le temps de devenir de meilleurs êtres humains ? Le philosophe indien Rabindranath Tagore écrivait que « nous traversons ce monde une seule fois ; tout le bien que nous pouvons faire, faisons-le maintenant ». Un dimanche perdu pour la conscience est un jour que même le temps ne pourra jamais nous rendre.
Le rythme effréné de notre époque nous pousse à courir sans cesse après des objectifs qui semblent toujours plus nombreux. Nous voulons réussir, produire, gagner, construire, convaincre et accumuler. Cette agitation permanente finit parfois par nous éloigner de l’essentiel. Le dimanche devrait être ce moment où chacun retrouve la capacité de s’interroger sur la direction de sa propre vie. Non pas sur ce qu’il possède, mais sur ce qu’il devient. Le philosophe grec Épictète rappelait que « ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais le jugement qu’ils portent sur elles ». Cette sagesse nous invite à faire une pause intérieure. Avant de vouloir changer le monde, avons-nous pris le temps d’examiner notre propre cœur ?
Nous vivons dans une société où les apparences occupent souvent plus de place que les réalités. Les réussites s’affichent, les sourires se publient, les victoires se racontent, tandis que les blessures demeurent silencieuses. Derrière de nombreuses portes fermées se cachent pourtant des solitudes, des inquiétudes, des découragements et des combats que personne ne soupçonne. Le poète libanais Khalil Gibran écrivait que « la tendresse et la bonté ne sont pas des signes de faiblesse, mais des manifestations de la force ». Le dimanche devrait être le jour où nous retrouvons cette force-là : appeler un parent oublié, rendre visite à un malade, demander pardon, écouter sans interrompre ou simplement offrir quelques instants d’attention à une personne qui en manque.
Le plus grand danger qui menace une société n’est pas seulement la pauvreté matérielle. Il est aussi cette lente disparition de la compassion. Nous nous habituons aux drames à force de les voir défiler sur nos écrans. Les catastrophes deviennent des informations parmi d’autres, les souffrances des inconnus ne provoquent plus qu’une émotion passagère et les difficultés de nos voisins nous semblent parfois lointaines. Simone de Beauvoir observait que « le présent n’est pas un passé en puissance ; il est le moment du choix et de l’action ». Chaque dimanche nous offre précisément cette possibilité : décider que notre existence ne sera pas uniquement tournée vers nous-mêmes. Une Nation se relève toujours grâce à celles et ceux qui refusent de devenir indifférents.
Le dimanche est également le jour où beaucoup rencontrent Dieu selon leur tradition religieuse. Mais la spiritualité perd son sens lorsqu’elle s’arrête au seuil des lieux de culte. Les prières les plus ferventes ne remplaceront jamais la justice, le pardon, l’honnêteté ou la solidarité. Le théologien allemand Dietrich Bonhoeffer rappelait que « l’épreuve de la moralité d’une société est ce qu’elle fait pour ses enfants ». Nous pourrions ajouter qu’elle se mesure aussi à la manière dont elle traite les personnes âgées, les malades, les pauvres et tous ceux que la vie a rendus plus vulnérables. Le dimanche ne devrait jamais être uniquement un jour de célébration ; il devrait devenir un jour de conversion intérieure où chacun décide d’aimer davantage qu’il n’a aimé la veille.
Il existe une richesse que les banques ne conserveront jamais, qu’aucun héritage ne pourra transmettre et qu’aucune inflation ne détruira. Cette richesse porte le nom de bonté. Les personnes qui ont profondément marqué nos vies ne sont pas toujours les plus puissantes ni les plus célèbres. Ce sont souvent celles qui nous ont tendu la main lorsque nous étions seuls, celles qui ont cru en nous lorsque nous doutions de nous-mêmes ou celles qui nous ont relevés sans rien attendre en retour. Le philosophe Emmanuel Levinas écrivait que « le visage de l’autre est ce qui m’interdit de le tuer ». Derrière cette pensée se trouve une vérité essentielle : chaque rencontre est une responsabilité. Aucun dimanche ne devrait s’achever sans que nous ayons rendu le monde, ne serait-ce qu’un peu, plus humain.
Lorsque le soleil se couchera ce soir et que commencera une nouvelle semaine, nous reprendrons nos occupations, nos combats et nos responsabilités. Mais une question continuera de nous accompagner : qu’avons-nous fait de ce dimanche ? Avons-nous seulement reposé notre corps ou avons-nous également élevé notre âme ? Avons-nous simplement laissé passer le temps ou avons-nous donné davantage de sens à notre existence ? Les plus belles semaines commencent rarement par une victoire professionnelle ; elles commencent souvent par une conscience apaisée. Peut-être que le véritable miracle du dimanche n’est pas de suspendre le cours des jours. Il consiste à rappeler à chacun de nous qu’avant d’être des travailleurs, des dirigeants, des parents, des croyants ou des citoyens, nous sommes d’abord des êtres humains appelés à laisser derrière eux un peu plus d’amour qu’ils n’en ont trouvé.
Hugues Hector ZOGO
Journaliste – Écrivain

