Les pauvres ont-ils encore des amis ?

Les pauvres ont-ils encore des amis ?

Il est une question que nos sociétés évitent soigneusement de se poser, tant la réponse risque de mettre à nu nos contradictions : les pauvres ont-ils encore des amis ? Non pas des connaissances de circonstance, des voisins polis ou des compagnons d’infortune, mais de véritables amis, capables de demeurer présents lorsque les difficultés financières s’installent durablement. La pauvreté ne vide pas seulement les poches ; elle vide parfois les salons, les carnets d’adresses, les téléphones et les agendas. Elle possède ce pouvoir silencieux de révéler la solidité des relations humaines. Celui qui perd sa fortune découvre souvent, dans le même mouvement, qu’il a également perdu une partie de son entourage.

Notre époque entretient un rapport étrange avec la réussite matérielle. Nous célébrons volontiers ceux qui possèdent, ceux qui réussissent, ceux qui affichent les signes extérieurs de leur prospérité. Les invitations affluent, les poignées de mains se multiplient, les compliments deviennent généreux. Mais lorsque surviennent les revers de fortune, le décor change avec une rapidité déconcertante. Les appels se raréfient, les visites deviennent exceptionnelles et les anciennes familiarités s’effacent progressivement. La pauvreté agit alors comme un révélateur implacable. Elle distingue les relations intéressées des amitiés véritables. Aristote rappelait déjà que « l’amitié fondée sur l’utilité disparaît lorsque cesse l’intérêt qui l’a fait naître »[1]. Plus de deux millénaires après cette réflexion, notre société semble lui donner une actualité troublante.

Il faut avoir fréquenté les salles d’hospitalisation, les quartiers populaires ou les maisons où le silence a remplacé les rires d’autrefois pour comprendre combien l’isolement accompagne souvent la précarité. Certains hommes et certaines femmes ne souffrent pas uniquement du manque de ressources. Ils souffrent davantage encore du sentiment d’être devenus invisibles. Comme si leur valeur personnelle avait diminué avec leur pouvoir d’achat. Comme si l’on pouvait mesurer la dignité d’un être humain à l’épaisseur de son portefeuille. Cette confusion constitue l’une des plus grandes injustices de notre temps.

Pourtant, les pauvres rendent souvent plus de services qu’ils n’en reçoivent. Ils gardent les enfants des voisins, prêtent leur force physique, offrent leur temps, partagent le peu qu’ils possèdent et savent parfois écouter mieux que beaucoup d’autres. Ils n’ont pas toujours les moyens d’offrir des présents coûteux, mais ils offrent une présence, une fidélité et une disponibilité dont notre société manque cruellement. La philosophe Simone Weil observait que « l’attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité »[2]. Les plus pauvres en donnent souvent davantage que les plus riches.

Il existe une autre pauvreté, plus inquiétante encore : celle des regards. Nous avons appris à détourner les yeux. Nous passons devant les mendiants avec une rapidité qui trahit moins notre manque de moyens que notre peur d’être interpellés. Nous évitons de visiter celui dont nous savons qu’il ne pourra jamais nous rendre l’invitation. Nous reportons sans cesse la visite à cet ancien collègue frappé par le chômage. Nous craignons que la misère des autres ne dérange le confort de nos certitudes. Peu à peu, nous avons transformé la pauvreté en solitude.

Le plus inquiétant est peut-être ailleurs. Nous avons progressivement remplacé la solidarité par la compassion à distance. Quelques mots sur les réseaux sociaux, un émoji triste, une photographie partagée suffisent parfois à apaiser notre conscience. Pendant ce temps, celui qui souffre attend une visite, une conversation, un repas partagé ou simplement quelqu’un qui accepte de s’asseoir quelques minutes à ses côtés. La fraternité ne s’exprime pas uniquement dans les discours ; elle se mesure au temps que nous acceptons de consacrer à ceux qui ne peuvent rien nous offrir en retour.

Une société qui abandonne ses pauvres finit toujours par fragiliser sa propre humanité. Car personne n’est définitivement à l’abri des accidents de la vie. La maladie, la perte d’un emploi, un deuil ou une faillite peuvent, en quelques mois, bouleverser une existence jusque-là confortable. Ce jour-là, chacun espère rencontrer non des admirateurs de sa réussite passée, mais des amis capables de rester malgré les épreuves. Le pape François écrivait que « la mesure d’une civilisation se reconnaît à la manière dont elle traite les plus fragiles »[3]. Cette mesure devrait également s’appliquer à nos amitiés. Qui continuons-nous de fréquenter lorsque les apparences tombent ? Qui visitons-nous lorsque les difficultés s’installent ? Qui appelons-nous lorsque nous savons que l’autre n’a plus rien à nous apporter matériellement ? Peut-être découvrirons-nous que la véritable richesse d’une société ne réside ni dans ses banques ni dans ses immeubles, mais dans sa capacité à ne jamais laisser un homme devenir pauvre au point de perdre jusqu’à ses amis.

Hugues Hector ZOGO

[1] Aristote, Éthique à Nicomaque, Livres VIII et IX, traduction J. Tricot, Vrin.

[2] Simone Weil, La Pesanteur et la Grâce, Plon, 1947.

[3] Pape François, Fratelli Tutti, Encyclique sur la fraternité et l’amitié sociale, Vatican, 2020.