Le voisin est devenu un inconnu

Le voisin est devenu un inconnu

Nos villes grandissent, nos quartiers s’étendent, nos immeubles se multiplient. Les maisons se rapprochent les unes des autres, mais les hommes semblent, paradoxalement, s’éloigner. Nous vivons désormais porte contre porte sans jamais vivre cœur contre cœur. Nous partageons les mêmes rues, les mêmes coupures d’électricité, les mêmes pluies, les mêmes marchés, parfois les mêmes souffrances, mais nous ignorons jusqu’au prénom de celui qui habite derrière le mur voisin. Une étrange révolution s’est opérée dans nos sociétés : le voisin est devenu un inconnu.

Autrefois, le voisinage constituait une véritable institution sociale. Le voisin était souvent le premier témoin d’une naissance, le premier à accourir lors d’un incendie, le premier à partager un repas lorsqu’une famille traversait une période difficile. Les enfants grandissaient ensemble, les portes demeuraient entrouvertes, les repas circulaient d’une concession à l’autre, et les joies comme les peines se vivaient collectivement. Il existait une solidarité spontanée qui ne demandait ni invitation officielle ni protocole particulier. Aujourd’hui, cette proximité humaine semble céder progressivement la place à une cohabitation froide, presque administrative.

Le phénomène dépasse largement la simple question des relations de voisinage. Il révèle une transformation profonde de notre manière de vivre ensemble. Nous investissons davantage dans la sécurité de nos maisons que dans la qualité de nos relations. Les murs deviennent plus hauts, les portails plus imposants, les systèmes de surveillance plus sophistiqués. Nous protégeons nos biens avec une remarquable efficacité, mais nous oublions parfois de construire la confiance avec ceux qui vivent à quelques mètres de nous. Le sociologue allemand Georg Simmel observait déjà que « la proximité physique ne garantit jamais la proximité humaine »[1]. Cette réflexion paraît avoir été écrite pour notre époque.

Les nouvelles technologies ont paradoxalement accentué cette solitude collective. Nous échangeons quotidiennement avec des personnes vivant à plusieurs milliers de kilomètres, tout en ignorant celui qui partage notre palier depuis plusieurs années. Les groupes de discussion remplacent les conversations sous les arbres. Les messages vocaux prennent la place des visites. Les anniversaires sont souhaités en ligne, mais les portes restent fermées. Nous avons multiplié les moyens de communiquer sans toujours renforcer notre capacité à rencontrer véritablement l’autre.

Cette disparition du voisinage n’est pas sans conséquence. Lorsqu’un décès survient, certains découvrent avec stupeur qu’ils ignoraient jusqu’au nom de la personne disparue. Lorsqu’un cambriolage se produit, personne n’a rien vu, personne n’a rien entendu, parce que chacun vit désormais dans son propre univers. Lorsqu’une personne âgée tombe malade, il arrive que plusieurs jours s’écoulent avant que quelqu’un ne s’inquiète de son absence. Une société qui ne connaît plus ses voisins devient progressivement une société où l’indifférence s’installe comme une habitude.

Pourtant, les grandes crises rappellent toujours l’importance du voisin. Lors des inondations, des incendies, des accidents ou des catastrophes, ce ne sont ni les administrations ni les réseaux sociaux qui arrivent les premiers. C’est le voisin. Celui qui habite à quelques mètres est souvent le premier secours disponible. Il peut sauver une vie, accueillir un enfant, transporter un blessé ou simplement rassurer une famille. La solidarité de proximité demeure l’une des formes les plus efficaces de protection sociale. Le philosophe français Emmanuel Levinas écrivait que « le premier visage de l’humanité est celui qui se présente devant notre porte »[2].

L’Afrique a longtemps bâti sa force sur cette fraternité de voisinage. Dans les villages comme dans les quartiers populaires, chacun connaissait les enfants des autres, chacun pouvait rappeler un jeune à l’ordre, chacun participait naturellement aux événements heureux comme aux moments difficiles. Cette responsabilité collective forgeait un sentiment d’appartenance que les générations actuelles peinent parfois à retrouver. Le penseur kényan Ngũgĩ wa Thiong’o rappelait que « la communauté commence là où chacun accepte de porter une part du destin de son voisin »[3]. Cette idée mérite d’être redécouverte.

Il ne s’agit pas de regretter naïvement le passé. Les sociétés évoluent, les villes changent et les modes de vie se transforment. Mais aucune modernité ne devrait nous conduire à perdre le sens de la proximité humaine. Saluer son voisin, prendre de ses nouvelles, connaître son prénom, veiller sur les personnes âgées vivant à proximité ou simplement offrir quelques minutes de conversation ne demandent ni fortune ni technologie. Ils exigent seulement de reconnaître que nous appartenons à une même communauté de destin.

Le voisin est devenu un inconnu. Cette réalité ne constitue pas une fatalité. Elle est un choix collectif que nous pouvons encore corriger. Car une Nation ne se construit pas seulement dans les palais, les administrations ou les grandes institutions. Elle commence souvent derrière la clôture voisine, là où deux êtres humains décident de ne plus vivre côte à côte comme des étrangers, mais comme des membres d’une même famille sociale.

Hugues Hector ZOGO

 

[1] Georg Simmel, Sociologie. Études sur les formes de la socialisation, Presses Universitaires de France, édition française.

[2] Emmanuel Levinas, Humanisme de l’autre homme, Fata Morgana, 1972.

[3] Ngũgĩ wa Thiong’o, Décoloniser l’esprit, La Fabrique Éditions, édition française.