Qui écoute encore les anciens ?

Qui écoute encore les anciens ?

Les sociétés modernes parlent beaucoup d’avenir. Elles célèbrent l’innovation, exaltent la jeunesse, glorifient la vitesse et applaudissent le changement. Tout semble désormais orienté vers ce qui vient. Pourtant, un peuple qui marche uniquement les yeux tournés vers demain finit souvent par perdre le chemin qui l’y conduit. Car l’avenir ne se construit jamais contre l’expérience ; il se construit avec elle. Cette évidence paraît pourtant s’effacer progressivement de nos habitudes. Une question mérite alors d’être posée, sans détour : qui écoute encore les anciens ?

Il ne s’agit pas seulement des personnes âgées assises sous un manguier, des grands-parents installés sur une terrasse ou des retraités qui observent le monde changer autour d’eux. Les anciens sont tous ceux qui ont traversé des crises, affronté des épreuves, connu les erreurs et découvert les chemins de la résilience. Ils portent en eux une connaissance que les livres ne contiennent pas entièrement : celle de la vie vécue. Or, cette connaissance semble aujourd’hui perdre de sa valeur face à la fascination exercée par les nouvelles technologies et les savoirs instantanés.

Nous consultons volontiers un moteur de recherche avant d’interroger notre propre père. Nous faisons davantage confiance à une vidéo de quelques minutes qu’à quarante années d’expérience accumulées par un ancien. Le téléphone portable est devenu notre premier conseiller, tandis que les aînés attendent souvent en silence qu’on leur adresse une question qui ne vient jamais. Ce renversement est l’un des paradoxes les plus étonnants de notre époque. Nous avons accès à une quantité inédite d’informations, mais nous consultons de moins en moins ceux qui possèdent la sagesse de les interpréter.

Pourtant, il existe une différence fondamentale entre l’information et la sagesse. L’information répond rapidement. La sagesse éclaire durablement. L’information explique comment faire. La sagesse aide à comprendre pourquoi il faut agir ainsi. L’information est accessible à tous. La sagesse s’acquiert au prix du temps, des épreuves et des renoncements. Le philosophe allemand Arthur Schopenhauer écrivait que « l’expérience ressemble à une lanterne portée dans le dos ; elle n’éclaire que le chemin parcouru, mais permet d’éviter les mêmes erreurs »[1]. Les anciens portent précisément cette lanterne.

Nos familles subissent elles aussi cette évolution. Combien de décisions importantes sont désormais prises sans consulter les grands-parents ? Combien de jeunes couples construisent leur vie sans jamais solliciter les conseils de ceux qui ont traversé cinquante années de mariage ? Combien d’entrepreneurs débutants ignorent les recommandations d’anciens commerçants qui ont connu plusieurs crises économiques ? Nous croyons parfois gagner du temps en négligeant l’expérience des autres. En réalité, nous prenons souvent le risque de répéter des erreurs déjà vécues.

L’Afrique a pourtant longtemps fondé son équilibre sur la transmission intergénérationnelle. La parole des anciens n’était pas une vérité absolue, mais elle constituait un point d’appui indispensable. Les décisions communautaires naissaient du dialogue entre l’énergie de la jeunesse et la prudence des sages. C’est cet équilibre qui permettait à la société de progresser sans perdre son âme. L’écrivain ivoirien Ahmadou Kourouma rappelait que « lorsqu’un peuple cesse d’écouter ses anciens, il finit par oublier pourquoi il est devenu un peuple »[2]. Cette phrase résonne aujourd’hui avec une étonnante actualité.

Il ne s’agit évidemment pas d’opposer les générations. Chaque époque apporte ses découvertes, ses innovations et ses propres réponses aux défis nouveaux. Mais aucune génération ne devrait considérer qu’elle peut tout réinventer seule. Les plus jeunes possèdent l’élan ; les anciens apportent le recul. Les premiers imaginent les chemins nouveaux ; les seconds signalent les précipices déjà rencontrés. Une société véritablement intelligente est celle qui sait faire dialoguer ces deux richesses plutôt que de les opposer.

Les anciens n’attendent pas que l’on soit toujours d’accord avec eux. Ils espèrent simplement être entendus. Car écouter ne signifie pas obéir. Écouter signifie reconnaître que l’expérience humaine mérite encore une place dans nos décisions. Une heure passée auprès d’un ancien peut parfois éviter des années d’erreurs. Une conversation sincère peut transmettre davantage qu’une bibliothèque entière lorsqu’elle est portée par une vie d’épreuves et de fidélité.

Alors, qui écoute encore les anciens ? Peut-être de moins en moins de monde. Et c’est précisément pour cette raison que nos sociétés donnent parfois l’impression d’apprendre sans cesse des choses nouvelles tout en recommençant inlassablement les mêmes erreurs. Un peuple qui cesse d’écouter ses anciens ne perd pas seulement sa mémoire ; il fragilise son avenir.

Hugues Hector ZOGO

[1] Arthur Schopenhauer, Parerga et Paralipomena, traduction française, Presses Universitaires de France.

[2] Ahmadou Kourouma, En attendant le vote des bêtes sauvages, Éditions du Seuil, 1998.