Nos enfants ne sont pas des marchandises
Il existe des commerces dont aucune société humaine ne devrait accepter l’existence. Lorsque l’enfant devient une source de revenus, une main-d’œuvre que l’on négocie ou un corps que l’on exploite, c’est toute la conscience collective qui se trouve mise en accusation. Pourtant, dans nos villes comme dans nos campagnes, des mineurs continuent d’être déplacés, confiés, loués ou livrés à des individus qui promettent de les scolariser, de leur apprendre un métier ou de leur offrir une vie meilleure. Derrière ces engagements trompeurs se cachent parfois le travail forcé, la mendicité organisée, la domesticité abusive, l’exploitation sexuelle et différentes formes de traite. Aucun besoin économique ne peut justifier qu’une enfance soit ainsi vendue au malheur.
La pauvreté constitue l’une des principales portes d’entrée de cette exploitation. Des parents confrontés au chômage, à l’endettement ou à l’impossibilité de nourrir tous leurs enfants peuvent être séduits par les promesses d’un intermédiaire. Celui-ci se présente comme un bienfaiteur, un parent éloigné ou un employeur capable d’assurer l’avenir du mineur. Mais aussitôt éloigné de sa famille, l’enfant découvre une autre réalité. Il travaille pendant de longues heures, dort dans des conditions précaires, subit des humiliations et se voit parfois privé de tout contact avec ses proches. Son salaire, lorsqu’il existe, est remis à un adulte. Son identité, ses rêves et sa liberté disparaissent derrière sa valeur économique.
Certaines pratiques anciennes de placement d’enfants ont pu naître d’une véritable solidarité familiale. Elles permettaient autrefois à un proche d’accueillir un mineur, de l’éduquer et de lui offrir des possibilités absentes de son milieu d’origine. Mais lorsque la confiance remplace toute vérification, cette tradition peut être détournée par des réseaux d’exploitation. Confier un enfant ne devrait jamais signifier l’abandonner à l’inconnu. Les parents ont le devoir de connaître précisément l’identité de la personne qui l’accueille, son adresse, ses activités et les conditions dans lesquelles l’enfant vivra. Ils doivent maintenir des contacts réguliers, écouter sa parole et réagir au moindre signe de souffrance.
L’exploitation économique des enfants demeure trop visible pour être ignorée. Nous les croisons dans les marchés, près des carrefours, dans des ateliers, sur des chantiers ou derrière les étals de petits commerces. Certains portent des charges disproportionnées, manipulent des produits dangereux ou travaillent tard dans la nuit. À force de les voir, la société finit par considérer leur présence comme une composante ordinaire du paysage. Cette banalisation est l’une des plus grandes victoires de l’exploitation. Derrière le petit vendeur que nous encourageons parfois par compassion se trouve peut-être un enfant qui n’a pas choisi d’être là, qui ne fréquente plus l’école et dont les recettes sont contrôlées sous la menace.
La traite des enfants se nourrit également de notre silence. Les déplacements inhabituels de groupes de mineurs, les voyages organisés sans documents clairs, les enfants vivant chez des adultes incapables d’expliquer leur lien avec eux ou les récits incohérents sur leur origine devraient susciter une vigilance particulière. Il ne revient pas au citoyen de mener une enquête personnelle, mais il lui appartient de transmettre aux services compétents toute information sérieuse. La Police républicaine et les structures de protection de l’enfance ne peuvent démanteler les réseaux que si les populations acceptent de signaler les faits suspects. Chaque alerte précise peut interrompre un parcours d’exploitation et rendre sa liberté à un enfant.
La responsabilité concerne aussi ceux qui emploient des mineurs dans les maisons. Trop souvent, une jeune fille est présentée comme une parente venue aider la famille. En réalité, elle se lève avant tous les autres, accomplit l’ensemble des tâches domestiques, mange après tout le monde et ne fréquente aucune école. Elle peut être insultée, battue ou agressée sans témoin. L’hébergement et la nourriture ne constituent pas une rémunération suffisante pour une enfance confisquée. Accueillir un enfant vulnérable devrait signifier lui assurer une scolarité, des soins, du repos, une protection et une place digne dans le foyer. Tout le reste relève de l’exploitation, même lorsqu’on tente de l’envelopper dans le vocabulaire de l’entraide.
Les enfants eux-mêmes doivent être informés des dangers auxquels ils peuvent être exposés. Ils doivent apprendre qu’aucun adulte n’a le droit de les acheter, de les vendre, de confisquer leurs documents, de les maintenir enfermés ou de les contraindre à des actes qui les mettent mal à l’aise. Ils doivent connaître les personnes et les services auxquels ils peuvent demander de l’aide. Cette éducation à la protection ne détruit pas l’autorité des adultes ; elle empêche que cette autorité soit utilisée comme une arme. Un enfant qui sait reconnaître une situation dangereuse et qui se sent autorisé à parler dispose déjà d’une première défense contre ceux qui comptent sur son ignorance et sa peur.
Les pouvoirs publics doivent renforcer les contrôles, la coopération entre les territoires et la prise en charge des victimes. Retirer un enfant d’un réseau ne suffit pas si aucune solution durable ne lui est proposée. Il faut rechercher sa famille, évaluer les risques d’un retour, assurer son accompagnement psychologique et organiser sa réinsertion scolaire ou professionnelle. Les trafiquants, les recruteurs, les transporteurs complices et les bénéficiaires de l’exploitation doivent répondre de leurs actes. La sanction est nécessaire, mais la prévention l’est tout autant. Elle passe par le soutien aux familles vulnérables, la scolarisation effective et la création d’activités économiques capables de réduire la dépendance aux promesses des intermédiaires.
Nos enfants ne sont ni des bras à louer ni des marchandises à déplacer. Ils sont des personnes porteuses de droits, de talents et d’espérances. Leur valeur ne se calcule pas en recettes quotidiennes, en tâches accomplies ou en avantages obtenus par les adultes. Une nation qui laisse vendre l’enfance finit toujours par hypothéquer son propre avenir. Parents, éducateurs, voisins, transporteurs, commerçants, responsables locaux et forces de sécurité doivent former une même chaîne de vigilance. Refusons d’acheter les services produits par l’exploitation. Refusons de garder le silence devant les mouvements suspects. Un enfant protégé aujourd’hui devient demain un citoyen libre ; un enfant exploité demeure la preuve vivante de notre démission.
Hugues Hector ZOGO
Journaliste-Écrivain

