Prévenir la délinquance dès le jeune âge
Aucun enfant ne vient au monde avec la délinquance inscrite dans le cœur. Il apprend d’abord ce que la famille, l’école, la rue et la société lui présentent comme modèles de comportement. Lorsqu’il grandit dans un environnement où la violence impose sa loi, où la fraude est célébrée comme une preuve d’intelligence et où l’argent facile confère le prestige, il peut finir par considérer l’illégalité comme un chemin ordinaire vers la réussite. La délinquance juvénile ne surgit donc pas soudainement. Elle se construit à travers une accumulation de négligences, de frustrations, de mauvaises fréquentations et de renoncements éducatifs. La prévenir suppose d’agir bien avant le premier cambriolage, la première agression ou la première arrestation.
La famille constitue la première ligne de prévention. Elle ne peut se contenter de nourrir, vêtir et inscrire l’enfant à l’école. Elle doit également connaître ses fréquentations, observer ses changements de comportement, dialoguer avec lui et lui fixer des limites cohérentes. Un enfant qui rentre régulièrement avec de l’argent ou des objets dont il ne peut expliquer l’origine ne doit pas être félicité pour sa débrouillardise. Celui qui multiplie les absences, devient brutal ou entretient soudainement des relations secrètes envoie peut-être des signaux de détresse. Fermer les yeux par peur du conflit ou par fatigue parentale laisse le terrain libre à des influences qui ne recherchent pas son bien.
L’autorité parentale ne doit cependant pas être confondue avec la brutalité. Les humiliations, les coups excessifs et les exclusions répétées peuvent pousser le jeune à chercher dans la rue une reconnaissance qu’il ne trouve plus à la maison. Les groupes délinquants savent exploiter cette vulnérabilité. Ils offrent une appartenance, une protection apparente et parfois des avantages matériels immédiats. Le jeune rejeté croit alors découvrir une nouvelle famille, sans comprendre qu’il devient progressivement un instrument au service d’intérêts criminels. Éduquer avec fermeté exige de sanctionner les fautes, mais aussi d’expliquer les règles, d’écouter les difficultés et de maintenir la possibilité d’un retour vers le droit chemin.
L’école joue également un rôle déterminant. Le décrochage scolaire ne conduit pas automatiquement à la délinquance, mais il accroît l’exposition à l’oisiveté, aux trafics et aux recrutements dangereux. Un élève qui accumule les échecs et les humiliations peut perdre confiance dans les voies légales de la réussite. Il faut donc repérer rapidement les absences répétées, les difficultés persistantes et les comportements violents. L’enseignant ne peut résoudre seul tous les problèmes, mais il peut déclencher une mobilisation associant la famille, les responsables scolaires, les travailleurs sociaux et, lorsque la situation l’impose, les services de sécurité. Retenir un jeune dans un parcours éducatif, c’est souvent l’éloigner d’un parcours pénal.
La prévention passe aussi par l’apprentissage d’un métier. Tous les enfants ne suivront pas de longues études, mais aucun ne devrait être condamné à l’inutilité sociale. Les formations techniques et professionnelles doivent être revalorisées, rendues accessibles et mieux adaptées aux possibilités économiques. Un jeune qui maîtrise un métier, gagne honnêtement sa vie et entrevoit des perspectives d’évolution résiste davantage aux promesses de l’argent facile. Les artisans ont ici une responsabilité considérable. Accueillir un apprenti ne signifie pas disposer d’une main-d’œuvre gratuite. Il faut transmettre un savoir, imposer une discipline juste et accompagner le jeune vers l’autonomie. L’atelier peut devenir une école de responsabilité ou un lieu supplémentaire d’exploitation.
Nos quartiers doivent également offrir des espaces sains d’expression, de culture et de sport. Lorsque les terrains de jeu disparaissent, que les bibliothèques sont inexistantes et que les centres de loisirs demeurent inaccessibles, la rue devient l’unique lieu de socialisation. Or, elle n’enseigne pas toujours les valeurs dont la communauté a besoin. Des activités sportives encadrées, des clubs de lecture, des ateliers artistiques et des initiatives citoyennes peuvent canaliser l’énergie des jeunes, révéler leurs talents et renforcer leur sentiment d’appartenance. La prévention de la délinquance coûte moins cher à la société que la multiplication des arrestations, des procès et des incarcérations.
Les médias et les réseaux sociaux exercent, eux aussi, une influence qu’il serait imprudent de sous-estimer. Certains contenus présentent la violence, l’escroquerie ou l’ostentation financière comme des signes de puissance. Des jeunes, impressionnés par ces représentations, veulent accéder rapidement à un niveau de vie sans rapport avec leur formation ou leurs efforts. L’éducation aux médias doit leur permettre de distinguer la réussite véritable de sa mise en scène numérique. Les parents doivent également s’intéresser aux plateformes fréquentées, aux groupes de discussion et aux défis auxquels participent leurs enfants. Il ne s’agit pas d’interdire toute technologie, mais d’empêcher qu’elle devienne une école clandestine de criminalité.
La Police républicaine doit être perçue comme une partenaire de cette prévention et non seulement comme une force appelée après la commission des infractions. Des rencontres régulières entre policiers, élèves, parents et responsables communautaires permettraient de présenter les dangers de la drogue, de la cybercriminalité, des violences et des réseaux de recrutement. Les jeunes doivent connaître les conséquences juridiques de certains actes qu’ils considèrent parfois comme de simples jeux. Les populations peuvent, de leur côté, signaler les lieux de vente de stupéfiants, les groupes violents et les adultes qui utilisent des mineurs pour commettre des infractions. Alerter à temps peut sauver un jeune avant qu’il ne franchisse un point de non-retour.
Prévenir la délinquance dès le jeune âge, c’est refuser la facilité qui consiste à condamner un enfant après l’avoir longtemps abandonné. La responsabilité personnelle demeure entière : chaque jeune doit répondre de ses choix. Mais la société doit aussi s’interroger sur les occasions d’agir qu’elle a négligées. Combien de signes ont été ignorés ? Combien de décrochages ont été banalisés ? Combien de familles ont été laissées seules devant des situations qu’elles ne pouvaient maîtriser ? La sécurité durable ne naît pas uniquement de la répression. Elle se construit par l’éducation, l’accompagnement, l’emploi et la vigilance. Sauver un jeune de la délinquance, c’est éviter une victime, préserver une famille et rendre à la nation une force qui risquait de se retourner contre elle.
Hugues Hector ZOGO
Journaliste-Écrivain

