Nos routes ne doivent plus tuer
Chaque jour, des femmes et des hommes quittent leur domicile avec l’espoir d’y revenir. Ils empruntent une route pour se rendre au travail, conduire un enfant à l’école, rejoindre un marché, consulter dans un centre de santé ou accomplir une démarche administrative. Pourtant, un dépassement imprudent, une vitesse excessive, un véhicule défectueux ou quelques secondes d’inattention peuvent interrompre définitivement leur parcours. Derrière les chiffres des accidents se trouvent des vies brisées, des familles endeuillées, des enfants devenus orphelins et des blessés condamnés à de longues années de dépendance. La route ne tue pas seule. Elle devient meurtrière lorsque nos comportements transforment le déplacement en prise de risque permanente.
L’excès de vitesse demeure l’une des principales manifestations de cette irresponsabilité. Certains conducteurs confondent la maîtrise d’un véhicule avec la capacité de rouler rapidement. Ils dépassent dans des zones sans visibilité, accélèrent à l’approche des carrefours et refusent de ralentir devant les écoles ou les marchés. Quelques minutes gagnées deviennent alors plus importantes qu’une vie humaine. Or, la vitesse réduit le temps de réaction et augmente la violence du choc. Un conducteur prudent ne se contente pas de respecter une limitation lorsqu’un agent de la Police républicaine est visible. Il adapte sa conduite à l’état de la chaussée, à la circulation, aux conditions météorologiques et à la présence des usagers vulnérables.
L’usage du téléphone au volant constitue une autre menace banalisée. Lire un message, répondre à un appel ou consulter une notification détourne le regard et l’attention pendant plusieurs secondes. À une vitesse élevée, cette distraction équivaut à parcourir une longue distance presque aveuglément. Pourtant, beaucoup se persuadent qu’ils peuvent simultanément conduire et manipuler leur appareil. Le sentiment d’habitude crée une dangereuse illusion de contrôle. Aucun message n’est suffisamment urgent pour mettre en péril la vie d’un passant. Lorsqu’une communication ne peut attendre, le conducteur doit s’arrêter dans un endroit sécurisé. Sur la route, l’attention n’est pas une qualité facultative : elle constitue une obligation vitale.
Les motocyclistes figurent parmi les usagers les plus exposés. L’absence de carrosserie les laisse directement vulnérables aux chocs, mais cette fragilité ne produit pas toujours la prudence attendue. Certains circulent sans casque, se faufilent entre les véhicules, transportent plusieurs passagers ou empruntent les sens interdits. D’autres installent un casque sur le guidon pour éviter une sanction, comme si cet équipement devait protéger une motocyclette plutôt qu’une tête humaine. Le casque n’empêche pas l’accident, mais il peut en réduire considérablement les conséquences. Le porter correctement, respecter les distances et renoncer aux manœuvres risquées constituent des gestes simples capables de préserver des vies.
La responsabilité concerne également l’état des véhicules. Des freins usés, des pneus dégradés, des phares défectueux ou une surcharge peuvent provoquer un drame indépendamment de l’habileté du conducteur. Beaucoup repoussent les réparations pour des raisons économiques, oubliant que le coût d’un accident dépasse largement celui d’un entretien préventif. Les propriétaires de véhicules de transport ont une responsabilité plus grande encore, puisqu’ils engagent la vie de plusieurs passagers. Aucun impératif de rentabilité ne devrait justifier la mise en circulation d’un véhicule dangereux. Les contrôles techniques doivent être rigoureux, transparents et débarrassés de toute complaisance susceptible de transformer une épave en menace autorisée.
Les piétons ne sont pas exempts de devoirs. Traverser brusquement, marcher sur la chaussée lorsqu’un passage est disponible ou laisser un enfant circuler seul dans une zone dangereuse augmente les risques. Mais leur vulnérabilité impose aux conducteurs une vigilance particulière. Une personne âgée ne traverse pas avec la même rapidité qu’un jeune adulte. Un enfant peut mal apprécier la distance d’un véhicule. Une personne vivant avec un handicap peut avoir besoin de davantage de temps. La route doit être pensée pour tous, non uniquement pour les engins motorisés. Des trottoirs praticables, des passages protégés, un éclairage adapté et une signalisation visible sont indispensables à une mobilité véritablement sûre.
Lorsque l’accident survient, le comportement des témoins peut faire la différence entre la vie et la mort. Malheureusement, certains commencent par filmer les victimes, diffuser les images ou fouiller les biens tombés sur la chaussée. Cette attitude ajoute l’indignité au drame. Le premier devoir consiste à sécuriser les lieux, appeler les secours et éviter les gestes susceptibles d’aggraver les blessures. Une victime ne doit pas être déplacée sans nécessité urgente par une personne qui ignore les techniques appropriées. Les curieux doivent également libérer le passage pour faciliter l’intervention des secours et de la Police républicaine. La compassion véritable se mesure à l’aide apportée, non au nombre d’images enregistrées.
Les forces de sécurité doivent poursuivre les contrôles et sanctionner les comportements dangereux, mais la répression ne saurait suffire. La sécurité routière doit être enseignée dès l’école, rappelée dans les médias et intégrée à la formation de tous les conducteurs. Les autorités locales doivent identifier les zones accidentogènes, améliorer la signalisation et corriger les défaillances d’aménagement. Les populations, quant à elles, peuvent signaler les feux défectueux, les obstacles, les dégradations ou les pratiques récurrentes qui menacent les usagers. Une route sûre résulte d’une responsabilité partagée entre l’État, les collectivités, les conducteurs, les passagers et les piétons.
Nous devons cesser de considérer les accidents comme une fatalité attachée au déplacement. La plupart d’entre eux trouvent leur origine dans une décision humaine : accélérer, téléphoner, dépasser, boire avant de conduire, négliger une réparation ou refuser un équipement de protection. Chacune de ces décisions peut être remplacée par un choix responsable. La route n’est ni un espace de compétition ni un territoire où chacun impose sa puissance. Elle est un bien commun sur lequel toutes les vies ont la même valeur. Arriver quelques minutes plus tard vaut toujours mieux que ne jamais arriver. Nos routes cesseront de tuer lorsque notre conscience apprendra enfin à conduire avant nos véhicules.
Hugues Hector ZOGO
Journaliste-Écrivain

