La santé mentale nous concerne tous

La santé mentale nous concerne tous

Il existe des souffrances que l’on ne voit pas. Elles ne provoquent ni saignement apparent, ni fracture visible, mais elles épuisent profondément ceux qui les portent. Une personne peut continuer à travailler, sourire à ses proches et participer aux activités quotidiennes tout en luttant intérieurement contre l’angoisse, la dépression ou un sentiment persistant de désespoir. Parce que cette douleur ne se laisse pas facilement observer, l’entourage la minimise souvent. On demande à celui qui souffre de se ressaisir, de prier davantage ou de faire preuve de volonté. Pourtant, la santé mentale n’est pas une question de faiblesse morale. Elle constitue une dimension essentielle de la santé humaine et mérite la même attention que toute autre affection.

Nos sociétés ont longtemps entouré les troubles mentaux de peur, de honte et de préjugés. Une personne dont le comportement change est rapidement qualifiée de folle, possédée ou dangereuse. Ces mots ne décrivent pas seulement une situation : ils enferment l’individu dans une identité dégradante. La famille, soucieuse de préserver sa réputation, peut alors cacher le malade, retarder sa consultation ou l’abandonner à des pratiques humiliantes. Pendant ce temps, son état s’aggrave et les possibilités de rétablissement diminuent. Nommer correctement la souffrance, consulter des professionnels et accepter les soins ne détruisent pas l’honneur familial. Ils témoignent, au contraire, d’un sens véritable de la responsabilité.

La dépression demeure particulièrement mal comprise. Elle ne se confond pas avec une tristesse passagère consécutive à une contrariété. Elle peut se manifester par une perte durable d’intérêt, une fatigue profonde, des troubles du sommeil, une difficulté à se concentrer, un sentiment d’inutilité ou des pensées suicidaires. La personne ne choisit pas d’être incapable de se réjouir. Lui dire que d’autres souffrent davantage ne soulage pas sa détresse. Cette comparaison ajoute parfois de la culpabilité à la douleur. L’écoute, la présence et l’orientation vers une prise en charge adaptée sont infiniment plus utiles que les reproches. Une parole bienveillante peut ouvrir une porte là où le jugement avait construit un mur.

Les jeunes sont eux aussi confrontés à des pressions silencieuses. Les exigences scolaires, les difficultés familiales, le chômage, les humiliations, les violences et la comparaison permanente sur les réseaux sociaux peuvent altérer leur équilibre psychologique. Certains cachent leur mal-être pour ne pas inquiéter leurs parents ou pour éviter les moqueries. D’autres expriment leur détresse par l’agressivité, l’isolement, la consommation de substances ou le décrochage scolaire. Les adultes doivent apprendre à reconnaître ces changements sans les réduire systématiquement à de l’indiscipline. Derrière un comportement difficile peut se trouver une souffrance qui ne sait pas encore parler. Punir sans comprendre risque alors d’aggraver ce que l’on souhaitait corriger.

Le milieu professionnel peut également devenir une source importante d’épuisement mental. La surcharge de travail, l’insécurité de l’emploi, le harcèlement, l’absence de reconnaissance et l’impossibilité de concilier les obligations professionnelles avec la vie familiale exposent les travailleurs à une tension permanente. Beaucoup continuent jusqu’à l’effondrement, convaincus que demander une pause serait un aveu d’incompétence. Les employeurs doivent pourtant comprendre qu’une organisation qui épuise ses agents finit par perdre en qualité, en créativité et en efficacité. Prévenir les risques psychosociaux, instaurer des mécanismes d’écoute et combattre le harcèlement ne sont pas des gestes de faveur. Ce sont des exigences de bonne gouvernance et de dignité au travail.

Les familles doivent rester attentives aux signes d’alerte. Une personne qui parle fréquemment de la mort, distribue soudainement ses biens, se retire de toutes ses relations ou exprime le sentiment d’être un poids ne doit jamais être laissée seule avec ces paroles. Il faut lui demander directement comment elle se sent, l’écouter sans jugement et solliciter rapidement une aide professionnelle. Parler du suicide avec une personne en détresse ne lui donne pas l’idée de passer à l’acte ; cela peut au contraire lui permettre d’exprimer ce qu’elle cachait. En cas de danger immédiat, les services sanitaires et sécuritaires doivent être contactés sans attendre. La discrétion ne doit jamais devenir une complicité avec le risque.

La prise en charge de la santé mentale ne peut toutefois reposer uniquement sur les familles. Les pouvoirs publics doivent améliorer l’accès aux professionnels, renforcer les structures spécialisées et intégrer davantage le soutien psychologique aux services de santé de proximité. Le coût des consultations, la rareté des spécialistes et l’éloignement des centres constituent encore des obstacles majeurs. Les enseignants, les agents sociaux, les professionnels de santé et les membres de la Police républicaine gagneraient également à être formés à l’orientation des personnes en crise. Une réponse inadaptée peut augmenter leur agitation ou leur sentiment de persécution. La protection exige de la compétence, de la patience et un profond respect des droits humains.

La spiritualité et le soutien communautaire peuvent apporter du réconfort à de nombreuses personnes. Ils ne doivent cependant pas exclure la médecine ni conduire à interrompre un traitement prescrit. La foi et les soins ne sont pas nécessairement adversaires. Les responsables religieux peuvent jouer un rôle précieux en refusant la stigmatisation, en écoutant les familles et en les orientant vers les professionnels appropriés. Toute pratique violente, tout enfermement arbitraire et toute privation de soins doivent être condamnés. Une personne en souffrance mentale conserve sa dignité, sa liberté fondamentale et son droit à une prise en charge respectueuse. Sa vulnérabilité ne saurait autoriser les sévices.

La santé mentale nous concerne tous parce que nul n’est totalement à l’abri d’une épreuve capable de bouleverser son équilibre. Un deuil, une séparation, une maladie, une perte d’emploi ou une violence peut fragiliser une existence jusque-là stable. Nous avons donc intérêt à construire une société où demander de l’aide ne suscite ni honte ni mépris. Écoutons avant de juger. Orientons avant de condamner. Prenons au sérieux les paroles de détresse et cessons d’utiliser la maladie mentale comme une insulte. Un esprit blessé a besoin de soins autant qu’un corps malade. En protégeant la santé mentale, nous protégeons les familles, les lieux de travail et la communauté tout entière.

Hugues Hector ZOGO
Journaliste-Écrivain