Le silence autour de la solitude des personnes âgées
Il existe des souffrances qui crient, et d’autres qui se taisent jusqu’à disparaître du regard collectif. La solitude des personnes âgées appartient à cette seconde catégorie. Elle ne provoque pas toujours de scandale, ne bloque aucune route et ne déclenche presque jamais de mobilisation spectaculaire. Elle s’installe lentement, derrière une porte rarement ouverte, dans une chambre devenue trop vaste ou au fond d’une concession où chacun passe sans véritablement s’arrêter. Des femmes et des hommes qui ont travaillé, élevé des enfants, soutenu des familles et servi leur communauté se retrouvent ainsi confrontés à une vieillesse marquée par l’indifférence.
Nos sociétés africaines aiment pourtant se présenter comme les gardiennes de la solidarité familiale. Nous célébrons volontiers le respect dû aux aînés, la richesse de leur expérience et la valeur de leur parole. Mais entre les discours et les comportements quotidiens, l’écart devient préoccupant. Combien de personnes âgées vivent désormais sans visites régulières, sans écoute attentive et parfois sans assistance matérielle suffisante ? Combien attendent un appel qui ne vient pas, un repas partagé, une consultation médicale ou simplement quelques minutes de conversation ? L’attachement proclamé à la famille élargie résiste difficilement aux transformations de nos modes de vie.
L’urbanisation, les migrations professionnelles, les difficultés économiques et la recherche permanente de revenus ont profondément modifié les relations entre les générations. Les enfants vivent parfois loin de leurs parents. D’autres habitent la même ville, voire la même maison, mais restent absorbés par leurs obligations, leurs téléphones et leurs préoccupations personnelles. La proximité géographique ne garantit donc plus la présence affective. On peut vivre sous le même toit et abandonner une personne à sa solitude. On peut financer ses médicaments sans jamais lui demander comment elle se sent. Or, prendre soin d’un parent âgé ne consiste pas seulement à répondre à ses besoins matériels.
Cette solitude est aggravée par une conception utilitaire de la personne humaine. Tant qu’un individu produit, décide, finance ou exerce une autorité, il demeure sollicité. Dès que l’âge réduit ses capacités physiques et son influence sociale, les visites s’espacent et les attentions diminuent. Certains aînés découvrent alors, avec amertume, que les marques de considération dont ils bénéficiaient étaient davantage liées à leur fonction qu’à leur personne. Cette mise à l’écart silencieuse révèle une société qui valorise la performance immédiate, mais peine à reconnaître la dignité de ceux qui ne peuvent plus suivre son rythme.
Les conséquences dépassent largement le simple sentiment d’ennui. L’isolement prolongé peut entraîner une perte d’estime de soi, une détresse psychologique, un repli sur soi et une dégradation de l’état de santé. Une personne âgée laissée seule peut oublier de prendre ses médicaments, négliger son alimentation ou subir un accident domestique sans pouvoir appeler rapidement au secours. Certaines deviennent également des cibles faciles pour les escrocs, les manipulateurs et les personnes mal intentionnées. La solitude fragilise donc à la fois la santé, la sécurité et la dignité.
La situation des personnes âgées sans pension, sans épargne et sans couverture sanitaire est encore plus alarmante. Après une vie passée dans l’agriculture, le commerce informel, l’artisanat ou les travaux domestiques, beaucoup ne disposent d’aucun revenu régulier. Leur survie dépend entièrement de proches eux-mêmes confrontés à la précarité. Cette dépendance peut devenir humiliante lorsque chaque dépense doit être justifiée ou réclamée avec insistance. Vieillir ne devrait pourtant jamais signifier mendier auprès de ses propres enfants le droit de manger, de se soigner ou de vivre dans des conditions acceptables.
Il faut également interroger certaines pratiques qui contribuent à l’exclusion des aînés. Dans plusieurs communautés, des personnes âgées, particulièrement des femmes, sont encore soupçonnées de sorcellerie lorsqu’une maladie, un décès ou un malheur survient dans la famille. Des accusations sans fondement peuvent conduire à leur rejet, à leur humiliation ou à leur expulsion. L’âge, au lieu d’inspirer la protection, devient alors un motif de persécution. Une société qui abandonne ses anciens aux préjugés et aux violences renonce à une part essentielle de son humanité.
Les institutions publiques, les collectivités territoriales, les organisations religieuses et les associations ne peuvent considérer cette question comme une affaire exclusivement familiale. La protection des personnes âgées relève aussi d’une responsabilité collective. Il ne suffit pas d’organiser ponctuellement une cérémonie, de distribuer quelques vivres ou de prononcer des discours à l’occasion d’une journée commémorative. La vieillesse exige une politique durable fondée sur l’accès aux soins, l’accompagnement social, la prévention de l’isolement, la protection contre les abus et la reconnaissance de la contribution des aînés à la société.
Nos médias ont également une responsabilité. Ils parlent souvent des personnes âgées lorsqu’elles détiennent encore un pouvoir, célèbrent un anniversaire exceptionnel ou deviennent victimes d’un drame. Leur quotidien ordinaire demeure largement absent des écrans, des antennes et des colonnes. Pourtant, raconter leur vécu, recueillir leur mémoire et rendre visibles leurs difficultés permettrait de réintroduire la vieillesse dans le débat public. Les aînés ne sont pas seulement les témoins du passé. Ils peuvent encore transmettre des savoirs, orienter les jeunes, préserver la mémoire des communautés et participer à la construction du présent.
Il est temps de restaurer une véritable culture de la présence. Chaque famille devrait établir une organisation claire pour les visites, l’alimentation, les soins et l’accompagnement de ses membres âgés. Les communes pourraient créer des espaces de rencontre intergénérationnelle et mettre en place des services de proximité pour les personnes isolées. Les centres de santé devraient organiser un suivi gériatrique accessible, tandis que les communautés religieuses et les associations gagneraient à constituer des réseaux réguliers de visites à domicile. Un numéro de signalement pourrait également permettre d’alerter les services sociaux sur les situations d’abandon ou de maltraitance. Enfin, les écoles devraient apprendre aux enfants que respecter les aînés ne relève pas d’une formule de politesse, mais d’une responsabilité humaine. Une société se juge moins à la manière dont elle célèbre la jeunesse qu’à celle dont elle accompagne dignement ceux qui ont porté son histoire.
Hugues Hector ZOGO
Journaliste-Écrivain

