Médicaments de rue se soigner au péril de sa vie

Médicaments de rue : se soigner au péril de sa vie

Sur les marchés, aux abords des gares routières et parfois au détour d’une rue, des comprimés, sirops, pommades et injections sont proposés comme de simples marchandises. Exposés à la poussière, au soleil et à l’humidité, ils sont vendus sans ordonnance, sans véritable contrôle et sans information fiable sur leur provenance. Le client décrit rapidement sa douleur ; le vendeur improvise un diagnostic et lui remet quelques produits. En quelques minutes, un acte qui devrait relever de professionnels qualifiés devient une transaction ordinaire. La santé, pourtant irremplaçable, se retrouve confiée à l’incertitude.

Le succès des médicaments vendus dans la rue ne résulte pas seulement de l’imprudence des populations. Il révèle d’abord les faiblesses du système de protection sanitaire. Lorsqu’une consultation paraît trop coûteuse, que le centre de santé est éloigné ou que l’attente est interminable, la solution la plus accessible finit par sembler acceptable. Certaines personnes préfèrent dépenser immédiatement une petite somme plutôt que supporter les frais supposés d’un parcours médical complet. Le médicament de rue devient ainsi le refuge d’une population qui cherche à se soigner avec les moyens dont elle dispose.

Cette apparente économie peut cependant produire des conséquences dramatiques. Rien ne garantit que le produit vendu contienne la substance annoncée, respecte le dosage indiqué ou ait été conservé dans des conditions convenables. Certains médicaments peuvent être contrefaits, périmés, détériorés ou détournés de leur circuit normal de distribution. D’autres sont livrés sans emballage ni notice, parfois dans un morceau de papier, ce qui empêche toute vérification. Le consommateur ignore alors ce qu’il absorbe, la quantité appropriée et les effets indésirables possibles.

Le danger augmente lorsque plusieurs produits sont associés au hasard. Pour traiter une fièvre, une douleur ou une fatigue persistante, certains vendeurs composent un mélange de comprimés présenté comme particulièrement efficace. Le client repart sans connaître le nom exact des médicaments ni leurs interactions éventuelles. Il peut ensuite ajouter un produit déjà disponible à la maison ou suivre simultanément un traitement prescrit par un médecin. Cette accumulation incontrôlée expose à des réactions graves, à des surdosages et à l’aggravation de maladies préexistantes.

L’automédication contribue également à masquer les symptômes. Une douleur soulagée temporairement ne signifie pas que sa cause a disparu. Une fièvre peut révéler plusieurs affections différentes, dont certaines nécessitent un diagnostic rapide. En prenant des médicaments au hasard, le malade retarde la consultation et laisse parfois la maladie évoluer. Lorsqu’il se rend finalement au centre de santé, son état peut être plus difficile à traiter. L’argent prétendument économisé au départ se transforme alors en dépenses médicales beaucoup plus importantes.

L’usage incontrôlé des antibiotiques constitue une préoccupation particulière. Beaucoup les considèrent comme des remèdes universels contre la fièvre, la toux ou les douleurs. Ils sont parfois achetés en quantité insuffisante, pris pendant quelques jours puis abandonnés dès qu’une amélioration apparaît. Ces pratiques favorisent la résistance des microbes aux traitements et réduisent progressivement l’efficacité de médicaments essentiels. Le comportement individuel produit donc une menace collective : des infections autrefois faciles à traiter peuvent devenir plus complexes, plus longues et plus coûteuses.

Les enfants sont particulièrement exposés. Face à la fièvre d’un nourrisson, certains parents achètent rapidement un sirop ou divisent un comprimé destiné à un adulte sans connaître la dose adaptée. D’autres réutilisent une ancienne ordonnance, comme si deux épisodes de maladie présentant des symptômes semblables avaient nécessairement la même origine. Le corps d’un enfant ne supporte pourtant pas les médicaments de la même manière que celui d’un adulte. Une erreur de dosage, même commise avec l’intention de soigner, peut mettre sa vie en danger.

Il faut aussi dénoncer la banalisation sociale de cette activité. Dans certains milieux, le vendeur de médicaments de rue est considéré comme un conseiller de proximité. Il connaît les habitudes des habitants, accorde parfois des produits à crédit et se montre disponible à toute heure. Cette relation de confiance ne remplace cependant ni la formation médicale ni le contrôle pharmaceutique. La sympathie d’un vendeur ne garantit pas la qualité de ses produits. Une société qui accepte qu’un médicament soit vendu comme une friandise finit par oublier qu’il peut sauver, mais aussi gravement nuire.

La responsabilité des pouvoirs publics ne saurait se limiter à des opérations ponctuelles de saisie. Tant que les populations rencontreront des obstacles importants pour accéder à des soins abordables, le commerce informel trouvera une clientèle. Fermer un point de vente sans proposer une solution accessible déplace simplement le problème vers une autre rue. La lutte doit donc associer contrôle, prévention et amélioration concrète de l’offre sanitaire. Elle doit également remonter les circuits d’approvisionnement afin d’identifier ceux qui alimentent ce commerce au-delà des petits vendeurs visibles.

Les professionnels de santé doivent, pour leur part, renforcer la pédagogie. Une ordonnance difficile à comprendre ou une consultation trop expéditive peut décourager le patient et l’inciter à retourner vers des pratiques dangereuses. Les médecins, pharmaciens et agents de santé devraient expliquer clairement le rôle de chaque produit, la durée du traitement et les risques liés à son interruption. La confiance se construit par l’écoute, le respect et une information accessible. Elle ne peut reposer uniquement sur l’autorité du diplôme.

Pour réduire durablement ce phénomène, les centres de santé doivent rapprocher leurs services des populations et améliorer l’accueil des patients. Des pharmacies ou dépôts autorisés devraient être accessibles dans les zones insuffisamment desservies. Les contrôles doivent viser aussi bien les vendeurs que les réseaux d’approvisionnement. Les médias, les écoles, les communes et les organisations communautaires gagneraient à conduire des campagnes régulières dans les langues comprises par les populations. Enfin, chacun doit adopter un réflexe simple : ne jamais acheter un médicament dont l’origine, le dosage et les conditions de conservation ne sont pas garantis. Se soigner ne devrait jamais consister à jouer sa santé à la loterie.

Hugues Hector ZOGO
Journaliste-Écrivain