Gaspillage alimentaire : tant de pertes face à la faim

Gaspillage alimentaire : tant de pertes face à la faim

Dans nos maisons, nos marchés, nos restaurants et nos lieux de cérémonie, une quantité considérable de nourriture finit chaque jour dans les poubelles. Des plats à peine consommés sont jetés, des fruits se décomposent sur les étals, des légumes sont abandonnés faute d’acheteurs et des sacs de céréales se détériorent dans des conditions de stockage inadaptées. Pendant ce temps, des familles réduisent le nombre de leurs repas, des enfants vont à l’école sans avoir mangé et des personnes âgées dépendent de la générosité de leur entourage. Ce contraste devrait profondément interroger notre conscience collective.

Le gaspillage alimentaire ne se limite pas aux restes visibles dans une assiette. Il commence dès la production. Des récoltes sont perdues parce que les producteurs manquent de moyens de conservation, de routes praticables ou de débouchés suffisamment organisés. Une tomate cultivée avec effort peut pourrir avant d’atteindre le consommateur. Des produits sont écrasés pendant le transport ou vendus à vil prix dans l’urgence. Derrière chaque aliment perdu se trouvent pourtant des heures de travail, des ressources financières engagées et l’espérance d’un revenu pour une famille rurale.

Dans les marchés, l’absence d’équipements adaptés accentue les pertes. Les marchandises sont exposées à la chaleur, à la pluie, à la poussière et aux manipulations répétées. Lorsque la journée s’achève, les produits fragiles qui n’ont pas trouvé preneur sont parfois abandonnés. Les commerçantes supportent seules la perte et recommencent le lendemain avec un capital diminué. Il ne s’agit donc pas uniquement d’un problème de consommation. Le gaspillage affecte directement les revenus, fragilise les petites activités et entretient la précarité de milliers de personnes.

Les ménages portent également une part de responsabilité. Certaines familles achètent sans planifier les repas, accumulent des produits dont elles oublient l’existence et préparent des quantités disproportionnées. Les restes sont mal conservés ou systématiquement jetés, comme si leur réutilisation traduisait un manque de moyens. Cette attitude révèle parfois une conception sociale de l’abondance : pour bien recevoir, il faudrait servir beaucoup plus que nécessaire. Une table presque intacte après le départ des invités devient alors un signe de générosité, alors qu’elle témoigne surtout d’une mauvaise gestion.

Les cérémonies constituent l’un des principaux théâtres de cette démesure. Mariages, baptêmes, funérailles et fêtes familiales donnent lieu à une compétition silencieuse autour de la quantité et de la variété des repas. Les organisateurs craignent davantage de manquer que de jeter. Les invités remplissent parfois leurs assiettes bien au-delà de leur appétit, goûtent à peine certains mets et abandonnent le reste. À la fin, des bassines entières de nourriture deviennent impropres à la consommation faute d’avoir été protégées ou redistribuées rapidement.

Cette situation traduit une perte progressive du sens de la nourriture. L’aliment est traité comme un produit ordinaire dont l’abondance apparente ferait oublier la valeur. Pourtant, chaque grain de maïs, chaque légume et chaque morceau de pain mobilisent de la terre, de l’eau, de l’énergie, du transport et du travail humain. Jeter de la nourriture revient également à gaspiller toutes les ressources utilisées pour la produire. Dans un contexte marqué par les changements climatiques, la pression sur les terres agricoles et la hausse du coût de la vie, cette désinvolture devient difficilement défendable.

Le gaspillage cohabite paradoxalement avec une alimentation insuffisante ou déséquilibrée. Des familles jettent certains produits tandis qu’elles peinent à offrir une alimentation variée à leurs enfants. Des restaurants détruisent leurs invendus alors que des personnes vulnérables vivent à proximité. Des fruits légèrement abîmés sont écartés pour leur apparence, bien qu’une grande partie reste consommable. Notre système privilégie trop souvent la perfection visuelle au détriment de l’utilité. Un produit irrégulier, trop mûr ou de petite taille perd sa valeur commerciale avant d’avoir perdu sa valeur nutritionnelle.

Il faut néanmoins éviter une réponse improvisée qui mettrait en danger la santé des bénéficiaires. Redistribuer ne signifie pas remettre n’importe quel reste à des personnes pauvres. La dignité et la sécurité sanitaire doivent demeurer prioritaires. Les aliments destinés au don doivent avoir été conservés convenablement, conditionnés dans de bonnes conditions et distribués avant toute altération. La lutte contre le gaspillage ne saurait transformer les personnes vulnérables en réceptacles de produits que d’autres refusent de consommer.

L’éducation familiale joue ici un rôle fondamental. L’enfant qui voit les adultes jeter sans hésitation apprend que la nourriture est inépuisable. Celui à qui l’on enseigne à prendre une portion raisonnable, à terminer son repas et à respecter le travail du producteur développe un comportement différent. Les cantines scolaires devraient également sensibiliser les élèves à la valeur des aliments. Cette éducation ne doit pas s’appuyer sur la culpabilité, mais sur la compréhension des conséquences économiques, sociales et environnementales de chaque perte évitable.

Les pouvoirs publics ne peuvent se contenter de demander aux citoyens d’être plus responsables. Les pertes agricoles exigent des entrepôts, des chambres froides, des unités de transformation et de meilleures chaînes de transport. Les producteurs doivent pouvoir écouler rapidement leurs récoltes et accéder à des informations fiables sur les marchés. Les communes devraient améliorer l’hygiène et les conditions de conservation dans les espaces marchands. Sans investissements structurels, une grande partie du gaspillage continuera de se produire avant même que les aliments n’arrivent dans les cuisines.

Il faut donc agir à chaque niveau. Les ménages devraient planifier leurs achats, contrôler leurs réserves, préparer des quantités adaptées et apprendre à transformer les restes. Les organisateurs de cérémonies gagneraient à estimer rigoureusement le nombre de convives et à prévoir un mécanisme sécurisé de redistribution. Les marchés pourraient créer des espaces de vente à prix réduit pour les produits encore consommables mais fragilisés. Les restaurants et supermarchés devraient nouer des partenariats avec des associations habilitées. Enfin, l’État doit soutenir la conservation et la transformation agricoles. Lutter contre le gaspillage, ce n’est pas seulement sauver des aliments : c’est respecter le travail, protéger les ressources et reconnaître que, dans une société où certains ont faim, jeter sans réfléchir devient une profonde faute collective.

Hugues Hector ZOGO
Journaliste-Écrivain