Quand la recherche du pain vole le temps de l’enfance

Quand la recherche du pain vole le temps de l’enfance

Ils sont là dès les premières heures du jour. Une bassine en équilibre sur la tête, un plateau entre les mains ou quelques sachets d’eau serrés contre la poitrine, ils se glissent entre les véhicules, parcourent les marchés et interpellent les passants. Leur voix appelle le client tandis que leur regard trahit souvent la fatigue. Ils vendent des fruits, des mouchoirs, des friandises ou de menus produits. Nous les croisons quotidiennement sans toujours les voir. Ils sont devenus une composante ordinaire de notre décor urbain. Pourtant, rien ne devrait être ordinaire dans la présence d’un enfant livré si tôt aux exigences de la survie.

À l’âge où certains découvrent les lettres, les chiffres, les jeux et les rêves, d’autres apprennent à négocier, à éviter les véhicules, à supporter les injures et à rapporter une recette exacte. Leur journée n’est pas organisée autour des heures de cours, mais en fonction de l’affluence du marché. Leur réussite ne se mesure pas à une bonne note, mais au contenu de la caisse remise le soir. L’enfance, période destinée à la formation, à la protection et à l’épanouissement, devient ainsi un temps de production. Le besoin de gagner quelques pièces prend progressivement la place du droit d’apprendre et de grandir.

Derrière chacun de ces enfants se trouve généralement une histoire familiale difficile. Le chômage, la précarité des revenus, la maladie, la disparition d’un parent, les familles nombreuses ou l’endettement peuvent pousser certains foyers à mobiliser tous leurs membres dans la recherche du pain quotidien. Il serait donc facile, mais injuste, de condamner indistinctement les parents. Beaucoup agissent sous la pression d’une pauvreté qui réduit leurs possibilités et finit par présenter le travail précoce comme une nécessité. Toutefois, comprendre les causes ne signifie pas accepter les conséquences. La misère ne doit jamais devenir une autorisation permanente de sacrifier l’avenir d’un enfant.

Car l’enfant qui passe ses journées dans la rue perd bien davantage que des heures de classe. Il perd progressivement le rythme de l’apprentissage, la confiance nécessaire pour poursuivre sa scolarité et parfois même le désir de retourner à l’école. Lorsqu’il tente de concilier commerce et études, la fatigue l’accompagne jusque sur les bancs. Comment suivre correctement une leçon après plusieurs heures passées à marcher sous le soleil ? Comment accomplir un devoir lorsque la soirée doit encore servir à vendre ? L’échec scolaire que l’on reprochera demain à cet enfant aura peut-être commencé aujourd’hui, dans l’indifférence générale.

La rue et les marchés exposent également les mineurs à de multiples dangers. Ils circulent entre les motos et les automobiles, respirent la poussière et les fumées, subissent les intempéries et deviennent des cibles faciles pour les violences, les abus et les trafics. Certains apprennent très tôt à se méfier des adultes, mais cette prudence demeure insuffisante face aux prédateurs. Une commission perdue peut entraîner une punition sévère. Une mauvaise rencontre peut bouleverser une existence. Derrière le sourire commercial imposé à ces enfants se cachent parfois la peur, la faim, les humiliations et des souffrances que personne ne prend le temps d’écouter.

Notre société porte une part de responsabilité dans la banalisation du phénomène. Nous achetons les produits proposés, échangeons parfois quelques plaisanteries avec l’enfant, puis poursuivons notre route avec le sentiment d’avoir accompli un geste utile. En réalité, notre achat peut aussi contribuer à entretenir un système qui trouve rentable la présence des mineurs dans les espaces commerciaux. Nous compatissons sans interroger. Nous donnons une pièce sans demander pourquoi l’enfant n’est pas à l’école. Notre générosité momentanée apaise notre conscience, mais elle ne modifie pas la situation. La compassion qui ne recherche pas les causes risque de devenir la complice involontaire de l’injustice.

Il faut également distinguer l’apprentissage raisonnable de la responsabilité et l’exploitation économique. Participer ponctuellement à une activité familiale, sous la surveillance d’un adulte et sans compromettre sa scolarité, n’est pas comparable à passer des journées entières dans la rue. Le travail devient inacceptable lorsqu’il prive l’enfant d’école, de repos, de santé et de sécurité. Il l’est davantage encore lorsque les gains profitent à des adultes qui se déchargent sur lui de leurs propres obligations. Éduquer un enfant à l’effort ne consiste pas à lui faire porter prématurément le poids économique de toute une famille.

Les pouvoirs publics, les communes, les établissements scolaires, les services sociaux et les organisations de protection de l’enfance doivent renforcer leur présence sur le terrain. Il ne suffit pas d’organiser quelques opérations ponctuelles pour éloigner les enfants des carrefours. Il faut identifier chaque situation, rencontrer les familles, comprendre les difficultés et proposer des réponses adaptées. Certaines auront besoin d’un accompagnement social, d’autres d’un soutien à la scolarisation ou d’une aide économique ciblée. Les sanctions doivent viser prioritairement les réseaux et les adultes qui organisent l’exploitation, tandis que les familles vulnérables doivent être accompagnées avec responsabilité.

Il faut enfin replacer la protection de l’enfance au cœur de la conscience collective. Les marchés doivent disposer de mécanismes d’alerte. Les écoles doivent signaler rapidement les absences prolongées. Les communautés doivent cesser de considérer le travail précoce comme une fatalité. Les programmes sociaux doivent atteindre les familles réellement menacées par l’extrême précarité. Chaque citoyen doit apprendre à voir, derrière le petit vendeur, un enfant titulaire de droits et porteur d’avenir. Le pain recherché aujourd’hui ne doit pas lui coûter toute son existence. Une société qui envoie ses enfants dans la rue pour survivre prépare des adultes blessés ; une société qui les protège construit sa propre dignité.

Hugues Hector ZOGO

Journaliste-Ecrivain