Pourquoi les mêmes imprudences continuent-elles de tuer ?

Pourquoi les mêmes imprudences continuent-elles de tuer ?

Il suffit parfois d’un instant pour qu’une route ordinaire devienne le théâtre d’un drame. Une vitesse excessive, un dépassement hasardeux, un téléphone consulté au mauvais moment ou un casque volontairement négligé, et toute une existence bascule. Les sirènes retentissent, les curieux accourent, les images circulent sur les réseaux sociaux et les messages de compassion se multiplient. Puis, quelques jours plus tard, la vie reprend son cours. Les mêmes comportements réapparaissent, comme si la tragédie observée ne concernait que les autres. Nos routes continuent alors de compter leurs victimes dans une inquiétante banalité.

L’accident est souvent présenté comme une fatalité. Le mot permet d’expliquer l’inexplicable et, parfois, d’éviter de désigner les responsabilités. Pourtant, nombre de drames routiers ne relèvent ni du hasard ni d’une mystérieuse malédiction. Ils sont la conséquence directe de comportements connus : excès de vitesse, conduite sous l’emprise de l’alcool, non-respect des feux, surcharge des véhicules, circulation à contresens, défaut d’éclairage et usage du téléphone au volant. Lorsque ces imprudences sont répétées chaque jour, l’accident cesse d’être imprévisible. Il devient le résultat presque attendu d’un désordre collectif.

Sur nos axes routiers, chacun semble parfois inventer son propre Code de la route. Le conducteur de taxi-moto se faufile entre les véhicules. L’automobiliste change brusquement de direction sans avertir. Le motocycliste franchit le feu rouge parce qu’il estime la voie libre. Le piéton traverse au milieu de la chaussée tandis que le conducteur accélère pour gagner quelques secondes. Tous connaissent pourtant le danger. Mais chacun croit pouvoir le maîtriser. Cette confiance excessive entretient l’illusion que les règles sont destinées aux moins habiles et que l’expérience suffit à protéger contre l’imprévu. Or la route ne récompense pas toujours l’audace ; elle sanctionne parfois définitivement l’inattention.

Le casque illustre parfaitement notre rapport contradictoire à la sécurité. Certains le portent pour éviter une contravention, mais non pour protéger leur vie. Il reste posé sur la tête, mal attaché ou accroché au bras dès que la présence des forces de l’ordre paraît improbable. Des parents se protègent eux-mêmes tout en transportant des enfants sans casque. Que vaut une sécurité qui s’arrête à l’adulte ? Quel enseignement transmettons-nous lorsque l’enfant comprend que la règle peut être contournée dès que le contrôle disparaît ? La véritable discipline commence précisément là où personne ne regarde.

L’état de certains véhicules constitue une autre menace silencieuse. Pneus usés, freins défaillants, phares inexistants, rétroviseurs cassés et pare-brise endommagés deviennent des détails auxquels on finit par s’habituer. Faute de moyens ou par négligence, des conducteurs repoussent les réparations indispensables. Ils prennent la route en espérant que la mécanique tiendra encore une journée. Mais un véhicule mal entretenu ne met pas uniquement en danger son propriétaire. Il menace les passagers, les piétons et tous les autres usagers. La pauvreté peut expliquer certaines difficultés d’entretien ; elle ne peut toutefois justifier que l’on transforme la voie publique en espace permanent de risque.

Les infrastructures elles-mêmes doivent être interrogées. Une chaussée dégradée, un carrefour mal éclairé, une signalisation effacée, un véhicule abandonné sur la voie ou un chantier insuffisamment sécurisé peuvent provoquer des accidents. La responsabilité individuelle ne doit donc pas servir à dissimuler les insuffisances collectives. L’État, les communes, les entreprises chargées des travaux et les services compétents ont l’obligation de garantir des routes praticables et correctement signalées. Lorsqu’un danger est connu et demeure sans correction, l’inaction administrative devient elle aussi une forme d’imprudence.

Après chaque accident grave, les mêmes réactions reviennent. On réclame des ralentisseurs, on annonce des contrôles, on appelle les usagers à la prudence. Mais l’émotion s’épuise rapidement. Les mesures ponctuelles ne suffisent pas à transformer durablement les comportements. La sécurité routière exige une présence régulière, des contrôles équitables et des sanctions réellement dissuasives. Elle demande surtout que la loi soit appliquée sans arrangement, sans faveur et sans sélection. Une règle que l’on peut négocier perd son autorité. Une sanction qui dépend de l’identité du contrevenant nourrit l’indiscipline qu’elle prétend combattre.

L’éducation routière doit également commencer bien avant l’obtention du permis de conduire. L’école, la famille, les médias, les associations et les responsables communautaires doivent apprendre aux enfants que la route est un espace partagé. Le respect du feu, du passage piéton, du casque et des limitations de vitesse ne relève pas d’une simple connaissance technique. Il traduit une manière de considérer la vie d’autrui. Conduire avec prudence, c’est reconnaître que chaque personne croisée sur la route est attendue quelque part, par une famille, des proches ou une communauté. La citoyenneté se mesure aussi à cette capacité de protéger des vies que l’on ne connaît pas.

Pour réduire durablement les accidents, il faut combiner plusieurs réponses : renforcer la formation des conducteurs, contrôler l’état technique des véhicules, améliorer la signalisation, sécuriser les chantiers, éclairer les zones dangereuses et sanctionner systématiquement les comportements à risque. Il faut aussi publier les causes des accidents afin que la société apprenne de chaque drame. Mais aucune réforme ne produira ses effets sans une prise de conscience personnelle. Quelques minutes gagnées ne valent ni une vie perdue ni une famille endeuillée. La route ne doit plus être considérée comme un espace où chacun impose sa force. Elle doit redevenir un lieu de responsabilité, de vigilance et de respect mutuel.

Hugues Hector ZOGO

Journaliste-Ecrivain