Ces funérailles qui ruinent les vivants

Ces funérailles qui ruinent les vivants

Lorsqu’un décès survient dans une famille, le premier sentiment devrait être celui du recueillement. C’est le temps de la douleur, du silence, de la solidarité et de l’accompagnement. Pourtant, dans de nombreuses communautés, la disparition d’un proche déclenche presque immédiatement une course aux dépenses. Il faut choisir un cercueil imposant, commander des pagnes, ériger des bâches, louer des centaines de chaises, installer une sonorisation puissante, nourrir une foule et organiser plusieurs jours de cérémonies. La peine intime devient une affaire publique. La dignité du défunt semble désormais dépendre de l’ampleur du spectacle offert. Au terme des obsèques, le mort est enterré, mais les vivants restent prisonniers des dettes contractées pour sauver les apparences.

Certaines familles dépensent pour les funérailles des sommes qu’elles n’ont jamais pu mobiliser pour soigner la personne décédée. Lorsque le malade était encore vivant, il était parfois difficile de réunir l’argent nécessaire aux analyses, aux médicaments ou à l’hospitalisation. Les appels à l’aide recevaient des réponses hésitantes. Chacun évoquait ses propres charges. Mais dès que la mort survient, les ressources apparaissent soudainement. Les cotisations s’organisent, les contributions augmentent et les dépenses se multiplient. Ce paradoxe devrait profondément nous interroger. Pourquoi sommes-nous incapables d’investir suffisamment pour préserver une vie, mais disposés à nous ruiner pour accompagner un corps au cimetière ?

La pression sociale entretient largement cette situation. Une famille qui organise des obsèques modestes risque d’être accusée d’ingratitude, de pauvreté ou de manque de considération envers le défunt. Les commentaires commencent avant même l’inhumation. On compare la cérémonie à celle organisée quelques mois plus tôt par une autre famille. On évalue la qualité du cercueil, le nombre de véhicules, l’abondance des repas, la durée des veillées et le prestige des invités. Dans cette compétition silencieuse, personne ne veut paraître inférieur. Les proches endeuillés finissent alors par prendre des décisions qui dépassent leurs moyens, uniquement pour éviter les critiques d’une foule qui, quelques jours plus tard, retournera à ses occupations sans participer au remboursement des dettes.

Les conséquences financières peuvent être durables. Pour financer les cérémonies, certains vendent une parcelle, utilisent l’épargne destinée à la scolarité des enfants, sollicitent des prêts à des conditions difficiles ou s’endettent auprès de plusieurs connaissances. Des familles déjà fragiles perdent ainsi le peu de sécurité économique qu’elles avaient réussi à construire. Après les chants, les discours et les repas, vient le temps des échéances. Les enfants reprennent le chemin de l’école sans fournitures. Les loyers s’accumulent. Les projets sont suspendus. Les tensions naissent entre ceux qui ont contribué et ceux qui n’ont pas donné assez. Une cérémonie supposée rassembler la famille laisse parfois derrière elle des divisions profondes et une pauvreté aggravée.

Cette démesure dénature également le sens du deuil. Les proches les plus éprouvés n’ont même plus le temps de pleurer. Ils doivent recevoir les délégations, discuter avec les prestataires, surveiller la cuisine, régler les problèmes de transport et répondre aux exigences de plusieurs branches familiales. Le décès devient un événement à administrer et une réputation à défendre. À force de vouloir satisfaire tout le monde, on oublie la personne disparue. Son parcours, ses valeurs, ses combats et les enseignements de sa vie sont relégués derrière les préoccupations matérielles. La cérémonie prend toute la place, tandis que la mémoire du défunt s’efface sous le bruit, les dépenses et les obligations protocolaires.

Il ne s’agit nullement de condamner les traditions funéraires ni de priver les familles des rites qui les aident à traverser l’épreuve. Chaque société a besoin de gestes, de symboles et de cérémonies pour honorer ses morts. Les funérailles permettent aux proches de se retrouver, de partager leur douleur et de manifester leur solidarité. Mais une tradition cesse d’être protectrice lorsqu’elle devient une contrainte financière insupportable. Le respect dû au défunt ne peut être proportionnel au prix du cercueil, à la quantité de nourriture distribuée ou au nombre de jours consacrés aux festivités. La sobriété n’est pas une humiliation. Elle peut, au contraire, exprimer une dignité plus profonde et une affection plus sincère.

Les responsables familiaux, religieux et communautaires ont un rôle décisif à jouer. Ils devraient encourager les familles à établir un budget raisonnable avant toute décision et à distinguer les dépenses indispensables de celles qui relèvent du prestige. Ils peuvent également contribuer à réduire la durée des cérémonies, à limiter la multiplication des tenues commémoratives et à décourager les exigences inutiles. Les cotisations familiales ne devraient pas servir uniquement aux enterrements. Elles pourraient alimenter un fonds de solidarité destiné aux soins de santé, aux urgences, à la scolarité ou au soutien des personnes âgées. Une communauté véritablement solidaire ne se mobilise pas seulement devant la mort ; elle agit d’abord pour protéger la vie.

Chaque citoyen doit également refuser de participer à cette compétition funéraire. Nous devons cesser de juger les familles selon l’ampleur de leurs cérémonies et apprendre à respecter les choix dictés par leurs moyens. Notre présence, notre compassion et notre aide concrète ont davantage de valeur qu’une contribution à des dépenses ostentatoires. Lorsque nous sommes consultés, ayons le courage de proposer la simplicité. Lorsque nous assistons à des obsèques modestes, gardons-nous des commentaires blessants. Lorsque nous apportons une assistance, laissons la famille décider de ses priorités. La douleur d’un deuil est déjà suffisamment lourde pour ne pas y ajouter le poids du regard social.

Il est temps de réhabiliter des funérailles sobres, humaines et financièrement responsables. Les familles devraient privilégier le recueillement, l’hommage véritable et l’accompagnement des personnes directement éprouvées. Les collectivités locales et les responsables communautaires pourraient mener des campagnes de sensibilisation contre les dépenses excessives. Les associations familiales gagneraient à adopter des règles communes limitant les cérémonies et protégeant les ménages les plus vulnérables. Honorons nos morts sans condamner nos enfants à rembourser nos démonstrations. Aimons davantage les êtres humains pendant qu’ils vivent. Aidons-les à se soigner, à se nourrir, à étudier et à vieillir dignement. Car le plus bel hommage rendu à un disparu ne réside pas dans le faste de son enterrement, mais dans la fidélité aux valeurs qu’il a laissées aux vivants.

Hugues Hector ZOGO

Journaliste-Ecrivain