Être père ne s’arrête pas à donner son nom à un enfant
Il existe des enfants qui connaissent le nom de leur père, mais ignorent presque tout de sa présence. Ils savent où il habite, croisent parfois sa photographie et entendent les adultes raconter les circonstances de leur naissance. Pourtant, lorsqu’il faut payer la scolarité, acheter des médicaments, trouver un conseil ou célébrer une réussite, cet homme demeure absent. Certains pères disparaissent dès l’annonce de la grossesse. D’autres reconnaissent l’enfant, puis abandonnent toutes les charges à la mère. Quelques-uns reviennent occasionnellement avec un cadeau, une promesse ou une petite somme d’argent, convaincus que ce geste suffit à réparer des mois de silence. Mais la paternité n’est pas une visite de circonstance. Elle est un engagement quotidien.
Trop d’hommes confondent encore capacité de procréer et aptitude à devenir père. Concevoir un enfant relève de la biologie ; l’accompagner exige de la maturité, de la constance et un profond sens des responsabilités. Un père ne se définit pas uniquement par un lien de sang ou par son nom inscrit sur un acte de naissance. Il se révèle dans les soins, l’éducation, la protection, l’écoute et les sacrifices consentis. Il doit contribuer aux besoins matériels de l’enfant, mais aussi participer à sa construction affective et morale. On ne devient pas pleinement père le jour de la naissance. On le devient progressivement, par une présence qui rassure et une parole qui guide.
Lorsqu’un père se dérobe, la mère se retrouve souvent seule face à des charges considérables. Elle doit nourrir l’enfant, assurer son suivi médical, financer son éducation et répondre à ses besoins émotionnels. Certaines femmes renoncent à une formation, réduisent leurs ambitions professionnelles ou multiplient les activités précaires pour maintenir le foyer. Pendant ce temps, l’homme absent poursuit sa vie comme si la naissance n’avait créé aucune obligation. La société elle-même banalise parfois cette fuite. On félicite la mère pour son courage, mais on interroge rarement le père sur son irresponsabilité. À force de célébrer les femmes qui « se battent seules », nous risquons de rendre acceptable l’abandon qui leur impose ce combat.
L’enfant, lui, porte des blessures que les adultes sous-estiment. Il se demande pourquoi son père ne vient pas, pourquoi les autres enfants sont accompagnés et pourquoi sa mère change de sujet lorsqu’il pose certaines questions. Il peut interpréter cette absence comme un rejet personnel et grandir avec le sentiment de ne pas avoir été désiré. À l’école, les moqueries ou les comparaisons renforcent parfois ce malaise. Tous les enfants élevés sans père ne sont évidemment pas condamnés à l’échec ; de nombreuses mères et familles élargies accomplissent un travail remarquable. Mais aucune réussite future ne doit servir à minimiser la souffrance qu’une démission paternelle peut provoquer.
Être présent ne signifie pas seulement remettre de l’argent. Certains pères paient les frais essentiels, mais ne connaissent ni la classe de leur enfant, ni ses amis, ni ses difficultés, ni ses rêves. Ils considèrent que leur rôle s’arrête à la contribution financière et laissent entièrement l’éducation à la mère. Pourtant, un enfant a besoin d’échanges, de disponibilité et de repères. Il a besoin qu’on l’aide à comprendre ses erreurs, qu’on s’intéresse à ses progrès et qu’on l’accompagne dans les moments d’incertitude. L’argent permet de répondre à des besoins importants, mais il ne peut remplacer une conversation, une attention ou une présence constante.
La séparation entre les parents ne doit pas davantage entraîner la rupture entre le père et l’enfant. Un couple peut cesser de vivre ensemble sans que l’homme renonce à sa responsabilité paternelle. Les conflits conjugaux ne devraient jamais transformer l’enfant en instrument de vengeance. Refuser de contribuer parce que l’on est en désaccord avec la mère, disparaître pour la punir ou tenter d’acheter l’affection de l’enfant contre elle sont des comportements destructeurs. De leur côté, sauf lorsque la sécurité de l’enfant est menacée, les mères ne devraient pas empêcher arbitrairement le maintien du lien paternel. La relation amoureuse peut finir ; l’obligation envers l’enfant demeure.
La paternité responsable commence avant même la conception. Elle suppose que les hommes participent aux décisions liées à la sexualité, à la contraception et au projet d’enfant. Trop souvent, la prévention d’une grossesse est considérée comme une responsabilité exclusivement féminine. Puis, lorsqu’une grossesse survient, certains hommes accusent la femme de les avoir piégés. Cette fuite révèle une profonde immaturité. Toute relation sexuelle comporte des responsabilités partagées. Un homme adulte doit connaître les conséquences possibles de ses choix et les assumer. Il ne peut réclamer la liberté dans l’acte, puis refuser la responsabilité lorsque naît une vie.
Nos familles, nos écoles, nos lieux de culte et nos médias doivent mieux préparer les garçons à la paternité. On leur apprend souvent à devenir forts, indépendants et pourvoyeurs de ressources, mais trop rarement à écouter, à prendre soin, à exprimer leurs émotions et à assumer une présence éducative. Il faut leur montrer que changer un enfant, suivre sa santé, assister à une réunion scolaire ou participer aux travaux domestiques ne diminue en rien leur masculinité. Au contraire, cette implication manifeste une force plus exigeante : celle de rester fidèle à ses responsabilités. Les modèles de pères attentifs doivent être davantage valorisés afin que les jeunes comprennent que la tendresse et l’autorité peuvent avancer ensemble.
Il faut enfin renforcer l’accompagnement des parents, faciliter les démarches de reconnaissance, encourager la médiation familiale et protéger efficacement le droit de chaque enfant à recevoir l’appui de ses deux parents. Les hommes confrontés à des difficultés économiques ne doivent pas disparaître ; ils doivent dialoguer, contribuer selon leurs possibilités et rester présents. Les familles ne doivent plus couvrir ceux qui abandonnent leurs enfants tout en fondant ailleurs de nouveaux foyers. Chaque père devrait se poser une question simple : quelle trace mon absence ou ma présence laissera-t-elle dans la vie de cet enfant ? Donner son nom est un commencement. Donner du temps, de la sécurité, une éducation et un amour constant, voilà ce qui transforme un géniteur en père.
Hugues Hector ZOGO
Journaliste-Ecrivain

