Le diplôme au sommet, les métiers manuels au mépris

Le diplôme au sommet, les métiers manuels au mépris

Dans bien des familles, l’avenir d’un enfant semble tracé avant même qu’il découvre ses propres aptitudes. Il doit aller à l’école, obtenir de grands diplômes, travailler dans un bureau et porter une tenue qui inspire le respect. S’il manifeste plutôt le désir de devenir mécanicien, menuisier, soudeur, couturier, électricien, plombier ou agriculteur, l’inquiétude s’installe. Certains parents pensent immédiatement à l’échec. Ils interprètent l’orientation vers un métier manuel comme la conséquence d’une intelligence insuffisante ou d’un parcours scolaire raté. À leurs yeux, réussir signifie encore s’éloigner de l’atelier, de la terre et des outils. Nous avons ainsi construit une société qui célèbre le diplôme, mais dépend quotidiennement de métiers qu’elle refuse d’honorer.

Ce mépris se révèle dans nos paroles ordinaires. Lorsqu’un élève obtient de mauvais résultats, on le menace parfois de l’envoyer « apprendre un métier ». La formation professionnelle est alors présentée comme une punition réservée à ceux qui n’auraient pas leur place dans l’enseignement général. L’enfant comprend très tôt qu’il existe, dans l’imaginaire collectif, des professions prestigieuses et d’autres qui seraient honteuses. Pourtant, lorsque la toiture fuit, que le véhicule tombe en panne, que l’installation électrique devient défectueuse ou qu’un vêtement doit être confectionné, nous recherchons précisément ces professionnels. Nous sollicitons leur compétence tout en continuant à rabaisser leur métier.

Le diplôme universitaire conserve naturellement toute son importance. Les sociétés ont besoin de médecins, d’enseignants, de juristes, d’ingénieurs, de chercheurs, de journalistes et de cadres qualifiés. Le problème ne réside pas dans la valorisation des études supérieures, mais dans l’idée qu’elles constitueraient l’unique chemin vers la réussite. Tous les jeunes ne possèdent ni les mêmes talents ni les mêmes aspirations. Certains excellent dans l’analyse théorique ; d’autres révèlent une intelligence pratique remarquable. Ils savent réparer, transformer, fabriquer, cultiver ou construire. Refuser de reconnaître cette diversité, c’est condamner des aptitudes précieuses à l’étouffement et pousser des jeunes vers des parcours qui ne leur correspondent pas.

Cette obsession du diplôme produit parfois des attentes irréalistes. Après plusieurs années d’études, certains jeunes refusent toute activité qu’ils jugent inférieure à leur niveau de formation. Ils attendent un emploi administratif, même lorsqu’aucune opportunité immédiate ne se présente. Les mois passent, puis les années. Le diplôme, au lieu d’être un outil d’émancipation, devient une frontière psychologique. On préfère rester sans activité plutôt que d’apprendre un métier ou de commencer modestement. Pourtant, le travail digne ne se définit pas par la présence d’un bureau, d’une climatisation ou d’un titre impressionnant. Il se définit par la compétence, l’utilité, l’intégrité et la capacité à créer de la valeur.

Les métiers manuels eux-mêmes doivent cependant accomplir leur propre transformation. Leur reconnaissance ne peut progresser que si les professionnels améliorent la qualité de leurs prestations. Trop de clients se plaignent encore des retards, des devis imprécis, des travaux inachevés ou des engagements non respectés. Certains artisans refusent de se former, utilisent des méthodes dépassées et négligent la sécurité. Ces comportements entretiennent les préjugés. La compétence technique doit s’accompagner de ponctualité, de transparence, de courtoisie et de professionnalisme. Un métier gagne en considération lorsque ceux qui l’exercent inspirent confiance et garantissent un travail bien fait.

La formation professionnelle doit donc être exigeante. Apprendre un métier ne signifie pas passer quelques mois dans un atelier à observer un patron. Il faut maîtriser les techniques, comprendre les matériaux, respecter les normes, savoir établir un devis et gérer une activité. Les apprentis doivent également être initiés à la comptabilité, au numérique, à la relation avec la clientèle et à l’entrepreneuriat. Un artisan compétent, bien équipé et correctement organisé peut développer une véritable entreprise, recruter des collaborateurs et transmettre son savoir. La main qui travaille peut aussi être une main qui innove, administre et bâtit un patrimoine.

Les parents doivent apprendre à observer les aptitudes de leurs enfants avant de leur imposer une carrière. Tous ne deviendront pas fonctionnaires, médecins ou avocats, et cela ne constitue nullement une tragédie. Un enfant passionné par la mécanique peut devenir un technicien recherché. Une jeune fille attirée par la couture peut créer une marque et employer plusieurs personnes. Un élève intéressé par l’agriculture peut développer une exploitation moderne. L’accompagnement familial devrait aider chaque jeune à transformer son talent en compétence, puis sa compétence en activité viable. L’honneur d’une famille ne réside pas dans l’intitulé d’une profession, mais dans la manière honnête et remarquable dont elle est exercée.

L’école doit également rapprocher davantage les enseignements de la réalité du travail. Les élèves gagneraient à découvrir tôt les métiers, à visiter des ateliers, à rencontrer des artisans accomplis et à bénéficier d’une véritable orientation. Les établissements de formation professionnelle doivent disposer d’équipements adaptés et travailler avec les entreprises. Les pouvoirs publics, les collectivités et les institutions financières peuvent soutenir les jeunes artisans par la certification, la formation continue, l’accès aux outils et l’accompagnement entrepreneurial. Les médias ont, eux aussi, le devoir de montrer des parcours de réussite qui ne passent pas exclusivement par les longues études universitaires.

Il faut enfin réconcilier le cerveau et la main. Une nation ne se construit ni avec les diplômes seuls ni avec les outils seuls, mais par la rencontre de toutes les compétences. Cessons d’utiliser l’apprentissage d’un métier comme une menace adressée aux élèves en difficulté. Encourageons l’excellence dans l’atelier comme dans l’université. Exigeons des artisans un travail rigoureux et accordons-leur, en retour, la considération qu’ils méritent. Le jeune qui choisit un métier manuel ne descend pas dans l’échelle sociale. Il emprunte simplement une autre voie vers l’autonomie et la réussite. Car une société qui méprise ceux qui construisent ses maisons, réparent ses machines, produisent sa nourriture et confectionnent ses vêtements finit toujours par payer très cher son culte des apparences.

Hugues Hector ZOGO

Journaliste-Ecrivain