Les incendies dans les marchés

Les incendies dans les marchés

Il suffit parfois de quelques minutes pour réduire en cendres le travail de toute une vie. Une étincelle, un court-circuit, une flamme mal maîtrisée ou un acte imprudent, et le feu se propage d’un étal à l’autre. Lorsque les commerçants arrivent, il ne reste que de la fumée, des tôles noircies et des marchandises détruites. Certains restent debout, incapables de parler. D’autres fouillent les décombres dans l’espoir de retrouver quelques billets, un registre ou un objet encore utilisable. Devant eux disparaissent des années de sacrifices, d’épargne et d’endettement.

Dans nos marchés, un étal ne représente pas seulement un lieu de vente. Il constitue souvent le principal patrimoine d’une famille. C’est grâce à ce petit commerce que les enfants vont à l’école, que le loyer est payé et que les parents âgés reçoivent des soins. Les marchandises exposées ont parfois été achetées à crédit. Les bénéfices attendus doivent permettre de rembourser une tontine, un prêt ou un fournisseur. Lorsque le feu détruit tout, la victime perd donc ses biens, mais conserve ses dettes. Le lendemain du sinistre, les créanciers peuvent continuer à réclamer leur argent.

La vulnérabilité des marchés s’explique souvent par leur configuration. Les allées sont étroites, les étals très rapprochés et les installations électriques parfois improvisées. Des fils dénudés traversent certains espaces, tandis que plusieurs appareils sont branchés sur des prises inadaptées. Des produits inflammables côtoient des sources de chaleur. La nuit, certaines boutiques restent alimentées en électricité sans véritable surveillance. Dans ces conditions, le moindre incident peut prendre une ampleur dramatique avant même l’arrivée des secours. Le feu profite de chaque négligence et transforme l’encombrement en piège.

L’intervention des secours peut aussi être compliquée par l’occupation des voies d’accès. Les véhicules de lutte contre l’incendie doivent pouvoir atteindre rapidement le foyer du sinistre. Or, des marchandises, des constructions anarchiques ou des stationnements peuvent ralentir leur progression. À cela s’ajoute parfois l’absence de points d’eau fonctionnels, d’extincteurs accessibles ou de personnel formé aux premiers gestes. Les commerçants, pris de panique, tentent alors de sauver leurs biens avec des seaux d’eau, au risque de se blesser ou d’aggraver la situation lorsque l’origine du feu est électrique.

Après l’incendie vient le temps des larmes, des visites de compassion et des promesses. Des autorités se déplacent, des messages de solidarité sont prononcés et quelques aides sont annoncées. Mais pour les sinistrés, la véritable épreuve commence lorsque les caméras repartent. Il faut retrouver un emplacement, reconstituer un capital et répondre aux besoins immédiats de la famille. Beaucoup n’ont souscrit aucune assurance. Certains ignorent même qu’une protection adaptée à leur activité peut exister. Ils dépendent alors de la générosité publique ou familiale, souvent insuffisante pour reconstruire ce qui a été perdu.

La prévention doit devenir une priorité permanente, et non une préoccupation qui revient seulement après un drame. Chaque marché devrait faire l’objet d’inspections régulières des installations électriques. Les passages destinés aux secours doivent rester dégagés et clairement identifiés. Des extincteurs fonctionnels, des réserves d’eau et des dispositifs d’alerte doivent être installés à des endroits stratégiques. Mais le matériel ne suffit pas. Les commerçants et les responsables des marchés doivent être formés à son utilisation, car quelques gestes accomplis au bon moment peuvent empêcher un départ de feu de devenir une catastrophe.

Les opérations de modernisation doivent associer les usagers. Il ne suffit pas de construire des bâtiments esthétiques si les réalités du commerce quotidien ne sont pas prises en compte. Les espaces de stockage, les besoins en électricité, la circulation des personnes et la nature des produits vendus doivent guider l’aménagement. Les commerçants doivent également respecter les règles établies et renoncer aux branchements clandestins, aux installations dangereuses ainsi qu’à l’occupation des couloirs de sécurité. La protection d’un marché repose sur une responsabilité partagée entre gestionnaires, pouvoirs publics et usagers.

Il faut aussi promouvoir des mécanismes d’assurance simples et financièrement accessibles. Une vendeuse disposant d’un faible capital ne peut supporter une cotisation élevée, mais elle pourrait participer à une protection collective adaptée à son revenu. Les associations de commerçants, les institutions financières et les compagnies d’assurance peuvent concevoir des formules compréhensibles, sans procédures décourageantes. La création de fonds de solidarité transparents pourrait également permettre une assistance rapide aux victimes. Après un incendie, chaque jour d’inactivité approfondit la pauvreté et rend la reprise plus difficile.

Les marchés sont des lieux de vie, de travail et d’espérance. Derrière leurs couleurs et leur agitation quotidienne se trouvent des hommes et des femmes qui luttent dignement pour nourrir leurs familles. Nous ne devons pas attendre que leurs cris s’élèvent au milieu des flammes pour nous souvenir de leur fragilité. Prévenir les incendies, sécuriser les installations et protéger les marchandises, c’est défendre des milliers de moyens de subsistance. Lorsque le feu emporte un étal, il ne brûle pas seulement des produits : il consume parfois les rêves, l’avenir et le courage de toute une famille.

Hugues Hector ZOGO

Journaliste-Écrivain