Quelle société laisserons-nous à la prochaine génération ?
Un enfant qui naît aujourd’hui au Bénin ouvre les yeux sur un pays chargé d’histoire, riche de sa jeunesse et porté par d’immenses espérances. Mais il arrive également dans une société où les incertitudes se multiplient. Avant même de savoir parler, il hérite de nos décisions, de nos silences et de nos renoncements. Il grandira dans les écoles que nous construisons, respirera l’air de nos villes, empruntera les routes que nous aménageons et subira les conséquences des valeurs que nous aurons choisi de défendre ou d’abandonner. La question n’est donc plus de savoir ce que demain nous réserve, mais de déterminer ce que nous préparons réellement pour ceux qui viendront après nous.
Quel avenir promettons-nous à une génération qui voit encore certains enfants étudier sous des abris précaires, parcourir plusieurs kilomètres pour rejoindre une école ou abandonner les classes faute de moyens ? Une nation qui néglige l’éducation de ses enfants creuse elle-même les fondations de son déclin. Les bâtiments scolaires sont indispensables, mais ils ne suffisent pas. Il faut des enseignants valorisés, des programmes adaptés, des bibliothèques accessibles et une véritable culture de la connaissance. L’école doit former des citoyens capables de penser, de créer et de servir, et non des diplômés condamnés à errer pendant des années dans les couloirs étroits du chômage.
La société que nous laisserons dépendra également de la place que nous accordons aujourd’hui à la justice sociale. Dans nos villes comme dans nos campagnes, trop de familles vivent encore à la lisière de la dignité. Elles travaillent sans parvenir à se nourrir convenablement, se soignent tardivement et habitent parfois dans des quartiers privés d’eau potable, d’assainissement ou d’électricité stable. Lorsque la pauvreté devient un héritage transmis de génération en génération, elle cesse d’être seulement une difficulté économique. Elle devient une violence silencieuse qui vole les rêves, étouffe les talents et installe la résignation dans les esprits.
Nous devons aussi nous demander quelles valeurs nous transmettons. Que peut apprendre un enfant lorsqu’il voit la réussite associée à l’argent facile, au favoritisme ou à la ruse ? Comment lui enseigner l’honnêteté si la fraude est applaudie dès qu’elle enrichit son auteur ? Comment lui parler de patriotisme lorsque le bien public est pillé, dégradé ou traité comme la propriété de personne ? Les enfants n’écoutent pas seulement nos discours. Ils observent nos comportements. Chaque injustice tolérée, chaque mensonge récompensé et chaque responsabilité abandonnée constitue une leçon silencieuse que nous leur imposons.
La famille elle-même traverse de profondes secousses. Des parents absorbés par la lutte quotidienne disposent de moins en moins de temps pour écouter, orienter et rassurer leurs enfants. Les écrans prennent progressivement la place de la parole familiale, tandis que les réseaux sociaux deviennent des éducateurs sans visage, capables de diffuser le meilleur comme le pire. Livrés à eux-mêmes, de nombreux adolescents cherchent des repères auprès d’inconnus qui façonnent leurs désirs, leurs frustrations et leur vision du monde. Protéger la prochaine génération exige donc de restaurer la présence, le dialogue et l’autorité bienveillante au sein des foyers.
Notre responsabilité concerne également l’environnement. Les caniveaux transformés en dépotoirs, les espaces verts sacrifiés, les eaux polluées et les inondations répétées ne constituent pas de simples désagréments passagers. Ils annoncent les épreuves que subiront nos enfants si nous persistons dans l’insouciance. Nous ne pouvons pas consommer les ressources comme si la terre devait s’arrêter avec nous. Chaque sachet abandonné, chaque arbre inutilement abattu et chaque construction élevée dans une zone fragile participe à la fabrication d’un futur plus hostile. Préserver notre cadre de vie est un devoir envers des personnes qui ne peuvent pas encore nous demander des comptes.
L’avenir du Bénin dépendra aussi de notre capacité à offrir à sa jeunesse des raisons de rester, de travailler et d’espérer. Une société qui forme ses jeunes sans leur ouvrir de perspectives finit par produire de la colère, de l’exil et du découragement. Tous ne deviendront pas fonctionnaires, mais chacun devrait pouvoir développer une compétence, entreprendre dans un environnement équitable et vivre dignement de son effort. Il faut préparer les enfants aux métiers émergents, encourager la science, l’agriculture moderne, la culture, l’artisanat et le numérique, sans mépriser les savoir-faire locaux qui constituent une part essentielle de notre identité.
Nous ne devons cependant pas céder au pessimisme. Le Bénin possède une jeunesse inventive, des femmes courageuses, des travailleurs persévérants et des communautés capables de solidarité. Partout, des enseignants se dévouent, des parents se sacrifient, des entrepreneurs prennent des risques et des citoyens défendent l’intérêt général. Ces forces discrètes prouvent qu’un autre avenir demeure possible. Mais l’espérance ne doit pas devenir un refuge confortable. Elle doit se transformer en décisions courageuses, en politiques cohérentes et en comportements responsables. Le changement attendu ne viendra pas uniquement des institutions. Il commence aussi dans chaque famille, chaque quartier et chaque conscience.
Un jour, la prochaine génération nous demandera ce que nous avons fait du pays qui nous avait été confié. Elle ne se contentera ni de nos promesses ni de nos excuses. Elle regardera l’état de ses écoles, la qualité de ses hôpitaux, la solidité de ses institutions, la propreté de ses villes et la vigueur de ses valeurs. Nous avons encore le choix entre lui transmettre une société épuisée par l’égoïsme ou un pays debout, juste et fraternel. L’avenir n’est pas une destination mystérieuse qui surgirait indépendamment de nous. Il est l’œuvre quotidienne de nos mains. Et chacune de nos actions écrit déjà la réponse à cette question redoutable : quelle société laisserons-nous à la prochaine génération ?
Hugues Hector ZOGO
Journaliste-Écrivain

