Le manque d’espaces culturels pour les enfants
Dans de nombreux quartiers de nos villes et villages, l’enfance grandit entre les murs de la maison, les salles de classe parfois surchargées et la rue, devenue par défaut le principal espace de distraction. Une fois les cours terminés, combien d’enfants peuvent entrer librement dans une bibliothèque, assister à une représentation théâtrale, apprendre la musique, découvrir la peinture ou participer à un atelier d’écriture ? Ils sont malheureusement peu nombreux. Pour une grande partie de la jeunesse béninoise, la culture reste lointaine, occasionnelle, presque luxueuse. Pourtant, priver un enfant d’activités culturelles, c’est réduire son horizon et laisser une part essentielle de son intelligence en sommeil.
Un espace culturel destiné aux enfants n’est pas seulement un bâtiment orné d’affiches ou rempli de livres. C’est un lieu où l’imagination respire, où la curiosité reçoit des réponses et où la parole de l’enfant peut s’épanouir sans crainte. Dans une bibliothèque accueillante, il découvre des mondes qu’il n’aurait jamais visités. Sur une scène, il apprend à vaincre sa timidité. Devant une toile, un instrument de musique ou un conteur, il comprend que ses émotions peuvent devenir une force créatrice. Ces expériences façonnent la confiance, développent la sensibilité et ouvrent des chemins que l’enseignement classique ne suffit pas toujours à révéler.
L’absence de tels espaces laisse un vide immense. Or, le vide ne demeure jamais longtemps inoccupé. Il est rapidement envahi par l’ennui, l’errance, les écrans sans contrôle et les influences les plus dangereuses. Faute d’activités structurantes, des enfants passent des heures sur les réseaux sociaux, absorbant des contenus violents, trompeurs ou dégradants. D’autres trouvent refuge dans la rue, où ils s’exposent à la délinquance, aux stupéfiants et aux mauvaises fréquentations. Lorsqu’une société ne propose pas à sa jeunesse des lieux pour apprendre, rêver et créer, elle ne doit pas s’étonner de la voir chercher ailleurs des modèles, même lorsque ceux-ci conduisent au précipice.
Les inégalités sociales aggravent cette situation. Les familles aisées peuvent inscrire leurs enfants à des cours de danse, de dessin, de musique ou de langues. Elles peuvent acheter des livres, organiser des sorties éducatives et leur offrir un accès régulier à Internet. Dans les ménages modestes, ces possibilités sont rares. L’argent disponible sert d’abord à manger, à payer le loyer, les soins et les fournitures scolaires. La culture est alors repoussée au rang des dépenses inutiles. Ainsi, dès l’enfance, certains accumulent les expériences enrichissantes pendant que d’autres restent enfermés dans un univers étroit, non parce qu’ils manquent de talent, mais parce qu’aucune porte ne leur est ouverte.
Cette carence menace également la transmission de notre patrimoine. Combien d’enfants connaissent véritablement les récits fondateurs de leur communauté, les danses traditionnelles, les instruments locaux, les proverbes ou la signification des symboles qui peuplent leur environnement ? À force de négliger les lieux de transmission, nous fabriquons une génération qui connaît mieux les vedettes étrangères que les figures majeures de son propre pays. Une société sans mémoire devient vulnérable, car elle perd progressivement le fil qui relie ses enfants à leurs ancêtres, à leur territoire et à leur identité.
Il ne suffit pas d’organiser quelques festivals ponctuels ou de célébrer la culture lors des grandes cérémonies officielles. La culture doit vivre quotidiennement, au plus près des enfants. Chaque commune devrait disposer de bibliothèques fonctionnelles, de centres de lecture, de maisons de jeunes et d’espaces artistiques accessibles. Les écoles elles-mêmes pourraient devenir, après les heures de cours, des lieux d’initiation au théâtre, à la photographie, à la littérature, à la musique ou aux arts plastiques. Un terrain abandonné peut accueillir un atelier. Une salle inutilisée peut devenir une petite bibliothèque. Il faut surtout une volonté durable et des animateurs convenablement formés.
Le secteur privé, les associations, les artistes et les médias ont également un rôle déterminant à jouer. Une entreprise peut parrainer une bibliothèque de quartier. Un écrivain peut consacrer quelques heures à rencontrer des élèves. Un musicien peut transmettre son savoir à de jeunes passionnés. Une télévision peut réserver davantage de programmes à la découverte du patrimoine et à l’expression artistique des enfants. Les initiatives existent déjà, souvent portées par des femmes et des hommes admirables, mais elles restent isolées, fragiles et insuffisamment soutenues. Leur donner les moyens d’agir serait un investissement précieux dans la stabilité et la créativité du pays.
Il faut aussi écouter les enfants eux-mêmes. Trop souvent, les adultes décident pour eux sans jamais leur demander ce qui les passionne. Certains rêvent de cinéma, d’autres de danse, de sculpture, de lecture ou de poésie. Derrière un enfant turbulent se cache parfois une énergie artistique qui ne trouve aucun canal pour s’exprimer. Derrière un élève silencieux sommeille peut-être un immense talent que personne n’a encore encouragé. Combien de vocations disparaissent ainsi, étouffées avant même d’avoir été reconnues ? Un pays qui ignore les dons de ses enfants gaspille une richesse qu’aucun budget ne pourra remplacer.
Offrir des espaces culturels aux enfants, c’est leur donner plus qu’un divertissement. C’est leur apprendre à penser librement, à respecter la différence, à comprendre leur histoire et à imaginer l’avenir. C’est éloigner certains d’entre eux de la rue, de la violence et du désespoir. Nos villes ne doivent pas seulement multiplier les commerces, les routes et les immeubles. Elles doivent aussi construire des lieux où l’âme de l’enfant peut grandir. Car un pays qui ouvre une bibliothèque, une scène ou un atelier à sa jeunesse n’aménage pas simplement un espace culturel. Il allume une lumière dans l’avenir.
Hugues Hector ZOGO
Journaliste-Écrivain

