Les femmes rurales oubliées du développement

Les femmes rurales oubliées du développement

Elles se lèvent avant le jour, lorsque les villages dorment encore. Dans la pénombre, elles allument le feu, préparent le repas, puisent l’eau et organisent la journée des enfants. Ensuite, elles rejoignent les champs, les marchés ou les unités artisanales où elles travaillent pendant de longues heures. Le soir venu, elles reprennent les tâches domestiques laissées en attente. Les femmes rurales nourrissent les familles, soutiennent l’économie locale et maintiennent debout des communautés entières. Pourtant, leur travail reste souvent invisible, sous-évalué et insuffisamment protégé.

Dans l’agriculture, elles interviennent à presque toutes les étapes. Elles sèment, désherbent, récoltent, transforment et commercialisent les produits. Malgré cette présence essentielle, beaucoup ne possèdent pas les terres qu’elles cultivent. Les règles successorales, les habitudes familiales et certaines pratiques discriminatoires limitent leur accès à la propriété. Elles travaillent ainsi sur des parcelles appartenant au conjoint, au père ou à la belle-famille. En cas de veuvage, de séparation ou de conflit, elles peuvent perdre brutalement leur principal moyen de subsistance après des années d’efforts.

L’accès au financement demeure également un parcours semé d’obstacles. Pour obtenir un crédit, il faut souvent présenter des garanties que les femmes rurales ne possèdent pas. Faute de capitaux, elles utilisent des outils rudimentaires, produisent en petite quantité et vendent à des prix peu avantageux. Certaines se tournent vers des systèmes informels dont les remboursements deviennent rapidement étouffants. Elles ont pourtant des idées, une connaissance fine du marché et une remarquable capacité d’organisation. Ce qui leur manque n’est pas le courage, mais l’accès équitable aux ressources nécessaires pour développer leurs activités.

Le poids du travail domestique réduit encore leurs possibilités. Après plusieurs heures passées au champ ou au marché, elles doivent cuisiner, chercher de l’eau, ramasser du bois, laver le linge et s’occuper des enfants. Cette accumulation de tâches laisse peu de temps pour se former, participer à la vie communautaire ou développer une activité plus rentable. Leur fatigue est considérée comme normale, presque naturelle. Lorsqu’elles tombent malades, toute l’organisation familiale chancelle, mais leur propre santé reste souvent reléguée au second plan.

L’éloignement des centres de santé expose ces femmes à des risques majeurs. Certaines parcourent de longues distances pour une consultation prénatale, un accouchement ou des soins urgents. Le coût du transport, l’état des voies et le manque de moyens retardent la prise en charge. Elles supportent alors la maladie en silence, utilisent des traitements approximatifs ou attendent que la douleur devienne insoutenable. Une femme qui passe sa vie à prendre soin des autres devrait pouvoir bénéficier elle aussi de soins accessibles, respectueux et adaptés à ses besoins.

Les changements climatiques rendent leur quotidien encore plus difficile. Les pluies deviennent irrégulières, les sols s’appauvrissent et certaines récoltes diminuent. Lorsque l’eau se fait rare, ce sont souvent les femmes et les filles qui parcourent de plus grandes distances pour en trouver. Lorsque les prix agricoles chutent, leur faible revenu disparaît. Pourtant, elles restent trop peu associées aux décisions concernant l’agriculture, l’environnement et la gestion des ressources naturelles. On décide fréquemment pour elles sans prendre le temps d’écouter leur expérience du terrain.

Les femmes rurales sont aussi confrontées à l’analphabétisme et au manque d’information. Certaines ne maîtrisent pas la lecture, ignorent leurs droits et peinent à utiliser les services numériques désormais indispensables. Elles deviennent vulnérables aux abus, aux contrats désavantageux et aux manipulations. L’accès à l’alphabétisation, à la formation professionnelle et aux outils numériques peut profondément transformer leur vie. Une femme capable de lire un document, de consulter les prix du marché ou de gérer un paiement électronique renforce son autonomie et protège davantage sa famille.

Le développement rural ne peut donc pas se résumer à la construction de quelques infrastructures. Il doit garantir aux femmes l’accès à la terre, au crédit, aux équipements modernes, à la formation et aux postes de décision. Les coopératives féminines doivent être soutenues durablement, et non uniquement à l’occasion de cérémonies. Les routes rurales, les systèmes d’irrigation, les garderies communautaires et les centres de transformation peuvent alléger leurs charges et améliorer leurs revenus. Investir dans les femmes rurales, c’est agir simultanément sur la nutrition, l’éducation, la santé et l’économie.

Ces femmes ne demandent ni pitié ni hommages passagers. Elles réclament les moyens de vivre dignement du travail qu’elles accomplissent déjà. Leur endurance ne doit plus servir d’excuse à notre indifférence. Derrière chaque bassine portée, chaque récolte vendue et chaque repas préparé se cache une énergie qui participe à la survie de la nation. Un pays qui oublie ses femmes rurales néglige celles qui nourrissent son présent et préparent son avenir. Le véritable développement commencera lorsqu’elles ne seront plus seulement admirées pour leur courage, mais reconnues dans leurs droits et soutenues dans leurs ambitions.

Hugues Hector ZOGO 

Journaliste-Écrivain