Enfance malheureuse : ces blessures silencieuses qui façonnent toute une vie

La surcharge domestique des petites filles

Dans certains foyers, être une fille signifie apprendre très tôt à servir. Avant même de maîtriser correctement ses leçons, elle sait déjà balayer, laver les assiettes, puiser de l’eau, surveiller un bébé et préparer quelques repas. Au même moment, son frère joue, regarde la télévision ou révise tranquillement. Cette différence paraît si ordinaire qu’elle ne choque presque plus personne. On affirme que la fillette doit se préparer à devenir une bonne épouse. Mais derrière cet apprentissage présenté comme une tradition se cache parfois une injustice profonde qui vole à l’enfant son repos, sa réussite scolaire et une part essentielle de son enfance.

Participer aux tâches familiales peut apprendre la responsabilité, l’autonomie et la solidarité. Le problème naît lorsque cette participation devient une charge permanente réservée aux filles. Dès leur réveil, certaines accomplissent une succession de corvées avant de partir à l’école. Elles arrivent en classe déjà fatiguées, parfois en retard, avec l’esprit préoccupé par tout ce qui les attend au retour. Une fois les cours terminés, elles doivent reprendre le travail domestique pendant que les garçons disposent de temps pour étudier ou se divertir. Cette inégalité quotidienne finit par creuser des écarts durables.

Les conséquences sur la scolarité sont considérables. Une fillette qui manque de temps pour apprendre ses leçons obtient difficilement les mêmes résultats qu’un enfant libéré des tâches ménagères. Ses mauvaises notes sont pourtant souvent attribuées à un manque d’intelligence ou de sérieux. Personne ne compte les heures qu’elle consacre à la vaisselle, à la cuisine, à la lessive ou à la garde des plus jeunes. À force d’accumuler les retards et les reproches, elle perd confiance en elle. Certaines finissent par abandonner l’école, convaincues qu’elles ne sont pas faites pour les études.

Cette surcharge peut aussi affecter leur santé. Porter de lourds récipients d’eau, manipuler le feu, utiliser des produits irritants ou rester longtemps courbée sur une lessive expose les petites filles aux blessures, aux brûlures et aux douleurs physiques. La fatigue chronique affaiblit leur concentration et leur résistance. Lorsqu’elles tombent malades, on leur demande parfois de poursuivre malgré tout, car les travaux doivent être faits. Leur corps d’enfant est alors traité comme une force de travail disponible, plutôt que comme un organisme fragile ayant besoin de repos et de protection.

La garde des frères et sœurs plus jeunes représente une autre responsabilité écrasante. Certaines fillettes deviennent de véritables petites mères. Elles nourrissent les bébés, les portent durant des heures et répondent de leur sécurité. Si un incident survient, elles sont sévèrement punies, comme si elles possédaient déjà la maturité d’une adulte. Cette responsabilité les empêche de jouer, de participer aux activités scolaires ou de fréquenter leurs camarades. Leur enfance se rétrécit autour des besoins des autres, et personne ne leur demande ce qu’elles désirent pour elles-mêmes.

Derrière ces pratiques se perpétue une conception inégalitaire des rôles. La fille est préparée au service, tandis que le garçon est dispensé de nombreuses obligations domestiques. Plus tard, cette éducation produit des hommes qui considèrent les travaux ménagers comme une responsabilité exclusivement féminine. Les femmes se retrouvent alors à cumuler emploi, maternité et entretien du foyer, pendant que leur contribution reste peu reconnue. L’inégalité vécue dans le couple commence souvent dans l’enfance, autour d’un balai confié systématiquement à la fille et jamais à son frère.

Il ne s’agit pas d’écarter les filles de toute activité domestique. Il faut plutôt répartir équitablement les tâches entre tous les enfants, en tenant compte de leur âge, de leurs capacités et de leurs obligations scolaires. Un garçon peut balayer, laver la vaisselle, cuisiner ou s’occuper d’un plus jeune. Ces apprentissages ne diminuent en rien sa masculinité. Ils font de lui une personne autonome et respectueuse du travail des autres. Une famille dans laquelle chacun participe prépare des adultes capables de coopération plutôt que de domination.

Les parents doivent également veiller à préserver du temps pour les devoirs, le repos et les loisirs. Jouer n’est pas une activité inutile. Le jeu développe l’imagination, la sociabilité et l’équilibre émotionnel. Une petite fille a le droit de courir, de lire, de rire et de rêver sans être constamment rappelée à une corvée. Les enseignants peuvent contribuer à repérer les élèves épuisées ou fréquemment absentes et engager un dialogue avec les familles. La communauté doit comprendre que surcharger une fillette n’est pas une preuve de bonne éducation.

Une société juste ne se construit pas uniquement par des lois et des discours. Elle commence dans l’intimité des foyers, dans la manière de partager les responsabilités et de considérer chaque enfant. Lorsque nous demandons toujours à la fille de servir pendant que le garçon attend, nous lui enseignons l’effacement et lui apprenons le privilège. Changeons cette leçon avant qu’elle ne devienne un destin. Les petites filles ne sont pas nées pour porter seules le poids de la maison. Elles ont aussi le droit de grandir, d’apprendre et de marcher vers l’avenir les mains libérées.

Hugues Hector ZOGO 

Journaliste-Écrivain