La double exclusion des femmes handicapées

La double exclusion des femmes handicapées

Elles avancent dans une société qui leur impose deux combats simultanés. Elles doivent affronter les inégalités liées à leur condition de femmes et surmonter les obstacles dressés devant les personnes vivant avec un handicap. Certaines se déplacent en fauteuil roulant, d’autres vivent avec une déficience visuelle, auditive, intellectuelle ou psychosociale. Toutes portent des aspirations, des compétences et une dignité qui ne diminuent pas avec leur handicap. Pourtant, leur présence reste souvent effacée des espaces publics, des décisions et des politiques de développement.

Dès l’enfance, la discrimination peut commencer au sein de la famille. Lorsqu’une petite fille naît avec un handicap, certains parents la cachent par honte ou par crainte du regard des autres. Elle peut être privée de scolarité, tandis que ses frères et sœurs fréquentent normalement l’école. On la considère parfois comme incapable d’apprendre, de travailler ou de mener une existence autonome. Cette exclusion précoce détruit la confiance et enferme l’enfant dans une dépendance qui aurait pu être évitée par une éducation adaptée et un accompagnement bienveillant.

L’accès à l’école demeure un parcours difficile. Les bâtiments comportent des escaliers sans rampes, les salles sont étroites et les supports pédagogiques rarement adaptés. Les élèves sourdes manquent d’interprètes en langue des signes, tandis que les jeunes filles aveugles disposent difficilement de documents en braille ou de matériel sonore. À ces obstacles s’ajoutent les moqueries, le rejet et l’absence de sanitaires accessibles. Beaucoup abandonnent alors leur scolarité, non par incapacité, mais parce que l’environnement refuse de s’adapter à leurs besoins.

À l’âge adulte, la recherche d’un emploi révèle de nouvelles barrières. Malgré leurs qualifications, des femmes handicapées sont écartées avant même d’avoir pu démontrer leurs compétences. Des employeurs supposent qu’elles seront moins productives, plus souvent absentes ou difficiles à intégrer. Certaines se tournent vers de petites activités informelles, sans protection sociale ni revenu stable. D’autres restent entièrement dépendantes de leur famille. Pourtant, avec un poste aménagé et des outils accessibles, elles peuvent exercer de nombreux métiers avec efficacité, rigueur et créativité.

Les femmes handicapées sont également davantage exposées aux violences. Leur dépendance physique, financière ou affective peut être exploitée par des proches, des aidants ou des inconnus. Certaines subissent des agressions sexuelles sans pouvoir fuir, appeler au secours ou identifier facilement leur agresseur. Lorsqu’elles dénoncent les faits, leur parole est parfois mise en doute. Les femmes sourdes rencontrent des difficultés pour communiquer avec les services de police, tandis que celles ayant une déficience intellectuelle sont souvent considérées, à tort, comme incapables de témoigner.

Leur vie affective et leur maternité sont entourées de préjugés cruels. On leur dénie parfois le droit d’aimer, de se marier ou d’avoir des enfants. Une femme handicapée enceinte peut être regardée avec étonnement, comme si la maternité lui était interdite. Dans certains centres de santé, les équipements ne sont pas adaptés et le personnel manque de formation pour répondre à ses besoins. Cette attitude infantilisante nie son autonomie et son droit de prendre des décisions concernant son corps, sa famille et son avenir.

L’inaccessibilité des transports, des bâtiments publics et de l’information renforce leur isolement. Un trottoir encombré, un véhicule inadapté ou une administration située à l’étage peut suffire à leur fermer un service essentiel. Les messages de santé publique diffusés sans langue des signes ni support accessible laissent également certaines femmes en marge. Chaque obstacle leur rappelle que la société a été conçue sans elles. Ce ne sont donc pas toujours leurs limitations physiques qui les handicapent le plus, mais un environnement indifférent à leurs réalités.

Changer cette situation exige d’associer directement les femmes handicapées aux décisions qui les concernent. Elles doivent être présentes dans les conseils, les associations, les administrations et les espaces politiques. Les infrastructures doivent respecter les normes d’accessibilité, et les services publics doivent proposer des modes de communication adaptés. Il faut aussi soutenir leur scolarisation, leur formation professionnelle, leur entrepreneuriat et leur accès au crédit. La protection contre les violences doit inclure des mécanismes de signalement réellement accessibles et un accompagnement juridique spécialisé.

Une femme handicapée n’est pas une personne à plaindre ni une charge à supporter. Elle est une citoyenne qui possède des droits, des talents et une voix. Lorsqu’elle réclame une rampe, un emploi, une formation ou l’accès à la justice, elle ne demande aucun privilège. Elle exige simplement de pouvoir vivre dignement dans son propre pays. Notre niveau d’humanité se mesure à la place que nous accordons aux personnes que la société rend vulnérables. Tant que les femmes handicapées resteront enfermées derrière les murs de l’indifférence, notre marche vers l’égalité demeurera inachevée.

Hugues Hector ZOGO 

Journaliste-Écrivain