Les fêtes identitaires au service de notre unité

Les fêtes identitaires au service de notre unité

À certaines périodes de l’année, les routes du Bénin ramènent des milliers de citoyens vers leur terre d’origine. Les villages s’animent, les places publiques se remplissent, les tambours réveillent les mémoires et les familles séparées par les études, le travail ou l’émigration se retrouvent. Les fêtes identitaires sont devenues des moments majeurs de rassemblement. Elles offrent aux communautés l’occasion de célébrer leur histoire, leurs traditions, leurs langues et leurs figures emblématiques. Dans un monde qui tend à uniformiser les cultures, elles rappellent à chacun que l’on avance mieux vers l’avenir lorsque l’on sait d’où l’on vient.

Ces célébrations remplissent d’abord une précieuse mission de transmission. Elles permettent aux jeunes générations de découvrir des récits que les programmes scolaires n’abordent pas toujours suffisamment. À travers les chants, les danses, les vêtements, les objets sacrés et les cérémonies, les anciens transmettent une mémoire vivante. Une langue que l’on ne parle plus, une histoire que l’on ne raconte plus ou un rite dont on ignore le sens finit par disparaître. Les fêtes identitaires peuvent donc devenir de véritables écoles populaires où la jeunesse apprend à connaître les racines qui nourrissent son appartenance.

Elles constituent également des espaces de retrouvailles et de solidarité. Des fils et filles du terroir reviennent pour revoir leurs proches, renouer des liens et participer à des projets communautaires. Des initiatives peuvent naître autour de la construction d’une école, de la rénovation d’un centre de santé, de l’octroi de bourses ou du soutien aux personnes vulnérables. La fête prend alors une dimension plus profonde. Elle ne se limite plus aux réjouissances. Elle devient une occasion de mobiliser les compétences, les relations et les ressources au service du développement local.

Les retombées économiques sont tout aussi importantes. Pendant ces rassemblements, les transporteurs, les restaurateurs, les couturiers, les artisans, les artistes et les commerçants enregistrent une activité accrue. Les produits locaux gagnent en visibilité, tandis que les visiteurs découvrent les richesses du territoire. Bien organisées, les fêtes identitaires peuvent renforcer le tourisme culturel et créer des opportunités durables pour les populations. Elles doivent cependant éviter de devenir de simples vitrines où l’on applaudit quelques spectacles sans construire de perspectives économiques pour les communautés concernées.

Ces manifestations comportent néanmoins un risque qu’il ne faut pas ignorer. L’affirmation identitaire peut dériver vers le repli communautaire, la compétition ou le sentiment de supériorité. Lorsque la célébration de ses origines conduit à mépriser celles des autres, la culture cesse d’être un pont et devient une frontière. Aucun héritage ne confère à une communauté le droit de rabaisser une autre. Le Bénin s’est construit grâce à la diversité de ses peuples, de ses langues et de ses traditions. Chaque identité constitue une couleur particulière dans une mosaïque nationale qui perdrait son éclat si l’une d’elles prétendait effacer les autres.

La politique peut également détourner ces célébrations de leur vocation. À l’approche de certaines échéances, des responsables profitent de ces rassemblements pour rechercher des soutiens, distribuer des promesses ou réveiller des réflexes régionalistes. La fête identitaire devient alors une tribune de conquête électorale plutôt qu’un espace de transmission et d’unité. Les organisateurs doivent préserver ces événements des discours qui divisent. On peut honorer ses ancêtres, valoriser son terroir et défendre ses traditions sans transformer l’appartenance communautaire en instrument de mobilisation partisane.

La place des femmes et des jeunes mérite aussi une attention particulière. Ils sont souvent au cœur de l’organisation, de la restauration, de l’animation et de la transmission, mais restent parfois éloignés des instances où se prennent les décisions. Une fête qui célèbre l’identité tout en maintenant une partie de la communauté dans le silence se contredit elle-même. Les jeunes doivent pouvoir proposer de nouvelles formes d’expression, utiliser le numérique pour documenter le patrimoine et participer à la sauvegarde des langues. Les femmes, gardiennes de nombreux savoirs, doivent être pleinement reconnues et associées à la gouvernance de ces manifestations.

Il convient enfin d’inscrire ces fêtes dans une vision durable. Les éditions successives doivent laisser des traces utiles au-delà des discours et des réjouissances. Elles peuvent contribuer à la collecte des traditions orales, à la restauration de sites historiques, à la formation des artisans et à la création de musées communautaires. Une fête réussie ne devrait pas se mesurer uniquement au nombre de participants, aux personnalités présentes ou aux dépenses engagées. Elle devrait aussi être évaluée à l’aune de ce qu’elle transmet, de ce qu’elle protège et de ce qu’elle améliore concrètement dans la vie des populations.

Nos identités ne sont pas des forteresses dans lesquelles nous devons nous enfermer. Elles sont des racines qui nous donnent la force de tendre les branches vers les autres. Les fêtes identitaires ont toute leur place dans la construction du Bénin lorsqu’elles célèbrent la mémoire sans cultiver la nostalgie, mobilisent les communautés sans les opposer et honorent les différences sans affaiblir la nation. Que chaque peuple fasse entendre son tambour, mais que tous ces rythmes composent une même musique. Celle d’un pays fier de sa diversité et résolument uni autour d’un destin commun.

Hugues Hector ZOGO 

Journaliste-Écrivain