Mathieu Kérékou : onze ans après, l’empreinte du Caméléon
Le 14 octobre 2015, le Bénin perdait l’une des figures les plus marquantes de son histoire politique contemporaine. Onze ans après sa disparition, le Général Mathieu Kérékou continue d’occuper une place singulière dans la mémoire nationale. Son nom renvoie à plusieurs époques, plusieurs régimes et plusieurs visages du pouvoir. Militaire arrivé à la tête de l’État par un coup de force, dirigeant révolutionnaire, acteur de la transition démocratique puis président élu, celui que l’on surnommait le Caméléon aura traversé les mutations profondes du pays en se transformant avec elles.
Le 26 octobre 1972, Mathieu Kérékou prend le pouvoir dans un Dahomey miné par l’instabilité politique et la succession des coups d’État. Il promet alors de mettre fin aux querelles de dirigeants et d’installer une autorité capable de restaurer l’ordre. Son régime s’engage ensuite dans une orientation marxiste-léniniste, marquée par la centralisation du pouvoir, la nationalisation de secteurs économiques et la création d’un parti unique. En 1975, le Dahomey devient la République populaire du Bénin. Ce changement de nom traduit la volonté de bâtir une nouvelle identité nationale au-delà des divisions régionales.
Cette période révolutionnaire reste cependant l’objet d’appréciations contrastées. Pour certains, elle a consolidé le sentiment national, affirmé la souveraineté du pays et renforcé la présence de l’État. Pour d’autres, elle demeure associée à la restriction des libertés, à la répression des opposants, aux difficultés économiques et à la faiblesse de la gouvernance. L’histoire ne peut se satisfaire ni d’une célébration aveugle ni d’une condamnation sommaire. Elle exige de regarder les faits dans toute leur complexité. L’héritage de Kérékou porte ainsi les traces des ambitions de son époque comme celles de ses dérives.
À la fin des années 1980, le modèle politique et économique montre ses limites. Les salaires accusent des retards, la contestation sociale s’intensifie et le pays traverse une crise profonde. C’est dans ce contexte que s’ouvre, en février 1990, la Conférence nationale des forces vives. Moment décisif de l’histoire béninoise, elle conduit à l’abandon du parti unique et à l’instauration du renouveau démocratique. Mathieu Kérékou accepte les conclusions de cette rencontre et conserve une posture institutionnelle pendant la transition. Ce choix contribue à éviter au pays une confrontation violente et offre au Bénin l’image d’une transition négociée.
En 1991, il affronte Nicéphore Dieudonné Soglo dans les urnes et reconnaît sa défaite. Ce geste constitue l’un des actes les plus souvent retenus de son parcours. Dans une Afrique encore marquée par des pouvoirs qui se prolongent indéfiniment, voir un ancien dirigeant militaire remettre les attributs de l’État à un président élu possède une forte valeur symbolique. Mais le Caméléon ne disparaît pas de la vie politique. Il revient au pouvoir par les urnes en 1996, avant d’être réélu en 2001. L’ancien chef révolutionnaire devient ainsi un acteur central du système démocratique qu’il avait contribué à laisser naître.
Ce retour au pouvoir révèle toute la singularité du personnage. Mathieu Kérékou sait adapter son langage, son image et ses alliances aux réalités nouvelles. Il ne gouverne plus au nom de la révolution, mais dans le cadre du pluralisme politique. Ses détracteurs y voient un art consommé de la survie et du calcul. Ses partisans parlent plutôt d’une capacité d’écoute et d’adaptation. Le surnom de Caméléon résume cette aptitude à changer de couleur sans disparaître du paysage. Il exprime à la fois l’admiration pour son intelligence politique et la méfiance suscitée par ses métamorphoses.
En 2006, arrivé au terme de son second mandat constitutionnel et frappé par la limite d’âge, Mathieu Kérékou quitte le pouvoir. Il n’engage aucune modification de la Constitution pour prolonger son règne. Ce départ renforce l’image d’un dirigeant qui, après avoir exercé le pouvoir autoritaire, a finalement accepté les règles de l’alternance démocratique. Il se retire ensuite de la vie publique avec une discrétion remarquable. Dans un environnement où d’anciens chefs d’État continuent parfois de peser lourdement sur leurs successeurs, son silence devient une autre forme de présence.
Que reste-t-il alors de Mathieu Kérékou, onze ans après sa disparition ? Il reste un nom inscrit dans les grandes ruptures de l’histoire nationale. Il reste le dirigeant du changement de nom du pays, l’acteur d’une longue période révolutionnaire, le vaincu de 1991 revenu par les urnes et le président ayant quitté le pouvoir sans modifier les règles à son avantage. Il reste aussi des zones d’ombre, des blessures et des interrogations que la mémoire nationale ne doit pas effacer. Honorer l’histoire ne signifie pas transformer ses acteurs en personnages irréprochables.
L’empreinte du Caméléon tient finalement à cette trajectoire faite de pouvoir, de rupture, d’adaptation et de retrait. Mathieu Kérékou aura incarné les contradictions d’un pays à la recherche de sa stabilité et de son identité politique. Sa vie rappelle que les hommes d’État ne se jugent pas seulement à la durée de leur règne, mais aussi à leur capacité d’évoluer, de reconnaître les changements imposés par la société et, le moment venu, de quitter la scène. Onze ans après, le débat sur son héritage demeure ouvert. Et c’est peut-être là le signe que son passage n’a jamais cessé d’interroger le Bénin.
Hugues Hector ZOGO

