Agricultrices et transformatrices : les oubliées de notre prospérité économique
Elles se lèvent souvent avant le soleil. Pendant que les villes sommeillent encore, elles prennent le chemin des champs, allument les foyers, préparent les bassines et organisent la journée. Elles sèment, récoltent, transportent, trient, lavent, transforment et vendent. Leur travail nourrit les familles, approvisionne les marchés et fait vivre des communautés entières. Pourtant, lorsqu’il faut parler de croissance, d’investissement ou de prospérité économique, leur contribution disparaît derrière les grands chiffres. Les agricultrices et les transformatrices rurales produisent une richesse essentielle, mais demeurent trop souvent absentes des lieux où cette richesse est reconnue et organisée.
Leur présence se retrouve pourtant à chaque étape de la chaîne alimentaire. Elles cultivent le maïs, le manioc, les légumes, les fruits et d’autres produits indispensables à la consommation quotidienne. Elles transforment les récoltes en gari, tapioca, huile, farine, fromage, boissons locales ou condiments. Grâce à leur savoir-faire, des produits périssables deviennent des marchandises conservables et commercialisables. Elles ajoutent de la valeur à la production agricole et créent des emplois autour d’elles. Sans leur intervention, une partie importante des récoltes serait perdue et de nombreux marchés manqueraient des denrées qui font vivre l’économie populaire.
Mais cette contribution repose encore sur des conditions de travail éprouvantes. Beaucoup utilisent des équipements rudimentaires, supportent la chaleur des foyers, respirent la fumée et manipulent de lourdes charges. Les longues heures de travail ne sont pas toujours comptabilisées, car une grande partie de leurs activités se déroule dans le cadre familial ou informel. Elles doivent produire tout en assumant les tâches domestiques, l’éducation des enfants et la prise en charge des personnes dépendantes. Leur journée ne possède pas de véritable frontière. Lorsque le travail marchand s’achève, le travail invisible de la maison commence.
L’accès à la terre demeure un autre défi majeur. Certaines femmes cultivent des parcelles qui ne leur appartiennent pas réellement ou dont elles peuvent perdre l’usage à tout moment. Sans sécurité foncière, il devient difficile d’investir, de planter des cultures durables ou de demander un crédit. La terre nourrit, mais elle donne aussi du pouvoir. Lorsqu’une agricultrice ne peut ni posséder ni transmettre librement l’espace qu’elle exploite, son autonomie reste fragile. La modernisation agricole ne sera donc complète que si elle garantit aux femmes des droits fonciers reconnus et effectivement protégés.
Le financement représente également un obstacle. Une transformatrice peut avoir une bonne idée, une clientèle et l’expérience nécessaire, mais manquer des ressources pour acquérir un moulin, un séchoir, un emballage adapté ou un moyen de transport. Les institutions financières demandent parfois des garanties qu’elle ne possède pas. Les crédits disponibles peuvent être insuffisants, coûteux ou mal adaptés aux cycles agricoles. La conséquence est connue : l’activité reste petite, la production irrégulière et les revenus limités. On célèbre alors le courage des femmes sans leur fournir les moyens de transformer ce courage en véritable puissance économique.
À l’heure de la modernisation, l’accès aux technologies devient déterminant. Un équipement performant peut réduire la pénibilité, améliorer la qualité des produits et augmenter les volumes. Une formation à l’hygiène, à la gestion ou au marketing numérique peut ouvrir de nouveaux marchés. Mais l’innovation ne doit pas rester enfermée dans les salons, les conférences et les grandes entreprises. Elle doit atteindre les groupements de femmes, les coopératives villageoises et les petites unités de transformation. La technologie n’a de sens que lorsqu’elle soulage les corps, améliore les revenus et renforce la compétitivité des productions locales.
Il faut aussi revoir notre manière de consommer. Chaque fois qu’un produit local bien transformé est ignoré au profit d’un article importé, c’est une partie du travail de ces femmes qui perd sa valeur. Le « consommons local » ne doit pas être un slogan saisonnier. Il doit se traduire par des commandes publiques, une meilleure présence des produits nationaux dans les commerces et un accompagnement vers le respect des normes. Les agricultrices et transformatrices ne demandent pas la charité. Elles ont besoin de débouchés stables, de prix équitables et de politiques qui reconnaissent leur capacité à produire de la qualité.
Leur organisation collective peut également changer le rapport de force. Réunies en coopératives solides, elles peuvent acheter ensemble des équipements, négocier de meilleurs prix et accéder plus facilement aux formations. Elles peuvent défendre leurs intérêts, mutualiser les risques et répondre à des commandes plus importantes. Mais ces structures doivent être accompagnées avec sérieux, transparence et continuité. Trop de projets disparaissent dès que s’achève le financement initial. L’autonomisation ne se construit pas par des cérémonies de remise de matériel ; elle exige un suivi, une formation durable et une évaluation des résultats.
La prospérité d’un pays ne se mesure pas seulement à la croissance de ses grandes entreprises. Elle se lit aussi dans la capacité d’une agricultrice à vivre dignement de sa récolte et d’une transformatrice à développer son unité de production. Tant que celles qui nourrissent la nation resteront pauvres, notre prospérité demeurera incomplète. Il est temps de les faire passer de l’ombre à la lumière, de l’informel subi à l’entreprise structurée, de la reconnaissance symbolique à la justice économique. Valoriser leur travail, c’est renforcer les familles, les territoires et l’économie béninoise tout entière.
Hugues Hector ZOGO

