Nourrir le Bénin : le défi d’une alimentation saine, locale et accessible
Manger ne signifie pas toujours bien se nourrir. Une assiette peut remplir l’estomac sans apporter au corps ce dont il a réellement besoin. Elle peut calmer la faim tout en préparant silencieusement la maladie. Au Bénin, la question alimentaire ne se résume donc pas à la disponibilité des denrées. Elle concerne aussi leur qualité, leur diversité, leur prix et leur accessibilité. Nourrir convenablement la population suppose de permettre à chaque famille, quels que soient ses revenus ou son lieu de résidence, de consommer des aliments sains, produits autant que possible sur le territoire national.
Le paradoxe est frappant. Notre pays possède des terres, des savoir-faire agricoles et une grande diversité de produits. Le maïs, le manioc, l’igname, le niébé, les légumes, les fruits, les poissons et de nombreuses ressources locales peuvent composer une alimentation équilibrée. Pourtant, ces richesses ne sont pas toujours disponibles en quantité suffisante, au bon moment et à un prix abordable. Certaines zones produisent abondamment tandis que d’autres connaissent des pénuries. Des récoltes se perdent faute de conservation ou de transport, alors que des consommateurs peinent à trouver des aliments de qualité.
Le prix constitue l’un des principaux obstacles. Lorsqu’un ménage dispose de revenus limités, il achète d’abord ce qui permet de tenir jusqu’au lendemain. La diversité nutritionnelle devient secondaire devant la nécessité de remplir les assiettes. Les fruits, les légumes, les protéines et certains produits frais peuvent être réduits ou supprimés lorsque leurs prix augmentent. L’alimentation saine apparaît alors comme un privilège, alors qu’elle devrait être un droit. Une société qui laisse les plus pauvres choisir entre la faim et une nourriture déséquilibrée construit elle-même les problèmes sanitaires de demain.
Les habitudes alimentaires évoluent également. Dans les villes, la rapidité impose son rythme. On mange sur le chemin du travail, devant un écran ou entre deux activités. Les produits très sucrés, trop salés ou excessivement gras gagnent du terrain parce qu’ils sont accessibles, attrayants et rapidement consommables. Les enfants s’habituent tôt aux boissons sucrées et aux aliments fortement transformés. Peu à peu, les recettes locales équilibrées sont perçues comme anciennes ou trop longues à préparer. Pourtant, abandonner nos ressources alimentaires au profit d’une consommation standardisée revient à perdre une partie de notre patrimoine et de notre santé.
Promouvoir une alimentation locale ne signifie pas rejeter systématiquement tout produit importé. Il s’agit de donner la priorité à ce que nos producteurs sont capables de fournir et d’améliorer la qualité de cette production. Le consommateur doit pouvoir faire confiance aux produits disponibles. Cela suppose le respect des règles d’hygiène, des emballages adaptés, une bonne conservation et des informations claires. Un produit local ne doit pas être acheté uniquement par patriotisme. Il doit convaincre par sa qualité, son prix et sa disponibilité. La préférence nationale se construit par la confiance.
Les producteurs, quant à eux, ont besoin d’un accompagnement durable. Produire davantage ne suffit pas si les récoltes pourrissent ou si les agriculteurs vendent à perte. Il faut renforcer les capacités de stockage, améliorer les routes rurales, soutenir la transformation et organiser les circuits de distribution. Les cantines scolaires, les hôpitaux, les administrations et les grandes entreprises peuvent également devenir des débouchés réguliers pour les productions nationales. En reliant directement la production locale à la consommation collective, l’État soutient les agriculteurs tout en améliorant l’alimentation des citoyens.
L’éducation nutritionnelle doit retrouver une place centrale. Beaucoup de personnes ignorent encore comment composer un repas équilibré avec des aliments accessibles. Or, une bonne alimentation ne dépend pas toujours de produits coûteux. Elle repose souvent sur la variété, les quantités adaptées et de meilleures méthodes de préparation. Les écoles, les centres de santé, les médias et les associations peuvent contribuer à diffuser des conseils simples. Il ne suffit pas de dire aux populations de mieux manger ; il faut leur montrer comment le faire avec les ressources réellement disponibles dans leur environnement.
La sécurité sanitaire des aliments constitue un autre défi. Du champ à l’assiette, chaque étape peut exposer les produits à des contaminations. L’utilisation incontrôlée de certains produits chimiques, l’eau impropre, les mauvaises conditions de transport ou l’insuffisance de l’hygiène sur les lieux de vente menacent la santé publique. Les contrôles doivent donc être renforcés sans devenir des instruments de harcèlement contre les petits commerçants. L’objectif doit être d’éduquer, d’accompagner et de corriger. La protection du consommateur et la survie économique des vendeurs doivent progresser ensemble.
Nourrir le Bénin exige finalement une vision qui relie agriculture, santé, éducation, commerce et protection sociale. Une alimentation saine ne peut rester le privilège de ceux qui disposent de revenus élevés. Elle doit devenir une ambition nationale, portée par des politiques cohérentes et des comportements responsables. Lorsque le pays produit mieux, conserve davantage, transforme avec qualité et distribue équitablement, toute la nation en bénéficie. Bien nourrir une population, ce n’est pas seulement combattre la faim. C’est protéger son intelligence, sa force de travail, sa dignité et son avenir.
Hugues Hector ZOGO

