Un pays véritablement souverain ne devrait pas trembler chaque fois qu’un navire tarde à accoster, qu’une frontière se ferme ou que les prix mondiaux s’envolent. Sa stabilité dépend aussi de sa capacité à nourrir sa population avec les ressources de son territoire. Au Bénin, la souveraineté alimentaire ne signifie pas produire absolument tout ni renoncer aux échanges internationaux. Elle consiste à disposer d’une agriculture suffisamment forte, diversifiée et organisée pour garantir aux citoyens une alimentation accessible, même lorsque le commerce mondial traverse des crises. Entre nos champs et nos assiettes se joue donc une part essentielle de notre indépendance.
Nos terres produisent du maïs, du riz, du manioc, de l’igname, du niébé, des légumes, des fruits et de nombreuses autres ressources. Pourtant, une partie de notre consommation dépend encore de produits venus de l’extérieur. Cette dépendance expose les ménages aux variations de prix et fragilise notre économie. Lorsque nous importons ce que nous pourrions produire dans de bonnes conditions, nous finançons des emplois ailleurs pendant que nos agriculteurs cherchent des débouchés. Reconquérir notre souveraineté alimentaire commence donc par une question simple : que sommes-nous réellement capables de produire durablement, en quantité suffisante et à un prix compétitif ?
La réponse ne peut reposer sur le seul courage des cultivateurs. Pendant longtemps, l’agriculture a été présentée comme une activité traditionnelle soutenue par la force physique et la patience. Mais nourrir une population croissante exige désormais des techniques modernes, des semences adaptées, une maîtrise de l’eau, des équipements accessibles et une information climatique fiable. Le producteur ne doit plus travailler dans l’incertitude permanente. Il doit pouvoir planifier, protéger son exploitation et améliorer ses rendements sans épuiser les sols. Une agriculture souveraine est une agriculture productive, mais aussi respectueuse de l’environnement.
La question de l’eau devient alors centrale. Une production trop dépendante des pluies reste vulnérable aux retards, aux sécheresses et aux perturbations climatiques. Le développement d’aménagements hydroagricoles, de retenues d’eau et de systèmes d’irrigation adaptés permettrait de sécuriser les récoltes. Mais ces infrastructures doivent être entretenues et gérées avec transparence. Il ne suffit pas de les inaugurer. Elles doivent fonctionner durablement, bénéficier aux producteurs concernés et éviter la dégradation des ressources naturelles. Maîtriser l’eau, c’est donner à l’agriculteur la possibilité de produire au-delà des caprices du ciel.
Produire davantage ne servira cependant à rien si une part importante des récoltes continue de se perdre. Le manque de magasins adaptés, de chambres froides, de moyens de transport ou d’unités de transformation réduit les efforts accomplis dans les champs. À certaines périodes, les produits abondent et les prix s’effondrent. Quelques mois plus tard, les mêmes denrées deviennent rares et coûteuses. Cette instabilité appauvrit le producteur et pénalise le consommateur. La souveraineté alimentaire exige donc une véritable politique de conservation, de transformation et de distribution capable de prolonger la vie des récoltes.
L’industrie agroalimentaire locale doit occuper une place plus importante. Transformer le manioc, les fruits, les céréales ou les légumes permet de créer de la valeur, de réduire les pertes et d’offrir aux consommateurs des produits adaptés à leurs besoins. Les petites et moyennes entreprises doivent être accompagnées pour respecter les normes, améliorer leurs emballages et accéder aux marchés. Nos supermarchés, hôtels, restaurants et cantines devraient pouvoir s’approvisionner davantage auprès de producteurs et transformateurs nationaux. Un produit local bien présenté et rigoureusement contrôlé peut rivaliser avec les marchandises importées.
Le consommateur détient également une partie de la solution. Nos choix quotidiens orientent la production. Si nous méprisons systématiquement les aliments locaux, les agriculteurs ne pourront pas investir durablement. Mais demander aux citoyens de consommer local suppose que les produits soient disponibles, de qualité et accessibles. Le patriotisme alimentaire ne doit pas servir à excuser les insuffisances. Producteurs, transformateurs et commerçants doivent gagner la confiance du public. De son côté, l’État peut utiliser les commandes publiques pour créer des débouchés stables et donner l’exemple.
La jeunesse doit être replacée au cœur de cette reconquête. Beaucoup de jeunes associent encore l’agriculture à la pauvreté, à la pénibilité et à l’échec scolaire. Cette image changera lorsque l’activité agricole offrira de véritables perspectives de revenus, de technologie et d’innovation. L’agriculture moderne a besoin de techniciens, de logisticiens, d’ingénieurs, de spécialistes du numérique, de transformateurs et de commerciaux. Elle ne se limite plus à manier la houe. En donnant aux jeunes l’accès à la terre, au financement, à la formation et aux marchés, le pays prépare une nouvelle génération de producteurs-entrepreneurs.
La souveraineté alimentaire ne se proclame donc pas dans les discours. Elle se cultive, se finance, se transforme et se consomme. Elle exige une vision continue, indépendante des saisons politiques et des réactions provoquées par les crises. Lorsque nos champs nourrissent réellement nos assiettes, l’agriculteur gagne en dignité, le consommateur en sécurité et la nation en indépendance. Le Bénin possède les terres, les femmes, les hommes et les savoir-faire nécessaires. Il lui reste à relier efficacement ces forces pour que manger local ne soit plus un slogan, mais l’expression concrète d’une souveraineté retrouvée.
Hugues Hector ZOGO
De nos champs à nos assiettes : comment reconquérir notre souveraineté alimentaire ?
Un pays véritablement souverain ne devrait pas trembler chaque fois qu’un navire tarde à accoster, qu’une frontière se ferme ou que les prix mondiaux s’envolent. Sa stabilité dépend aussi de sa capacité à nourrir sa population avec les ressources de son territoire. Au Bénin, la souveraineté alimentaire ne signifie pas produire absolument tout ni renoncer aux échanges internationaux. Elle consiste à disposer d’une agriculture suffisamment forte, diversifiée et organisée pour garantir aux citoyens une alimentation accessible, même lorsque le commerce mondial traverse des crises. Entre nos champs et nos assiettes se joue donc une part essentielle de notre indépendance.
Nos terres produisent du maïs, du riz, du manioc, de l’igname, du niébé, des légumes, des fruits et de nombreuses autres ressources. Pourtant, une partie de notre consommation dépend encore de produits venus de l’extérieur. Cette dépendance expose les ménages aux variations de prix et fragilise notre économie. Lorsque nous importons ce que nous pourrions produire dans de bonnes conditions, nous finançons des emplois ailleurs pendant que nos agriculteurs cherchent des débouchés. Reconquérir notre souveraineté alimentaire commence donc par une question simple : que sommes-nous réellement capables de produire durablement, en quantité suffisante et à un prix compétitif ?
La réponse ne peut reposer sur le seul courage des cultivateurs. Pendant longtemps, l’agriculture a été présentée comme une activité traditionnelle soutenue par la force physique et la patience. Mais nourrir une population croissante exige désormais des techniques modernes, des semences adaptées, une maîtrise de l’eau, des équipements accessibles et une information climatique fiable. Le producteur ne doit plus travailler dans l’incertitude permanente. Il doit pouvoir planifier, protéger son exploitation et améliorer ses rendements sans épuiser les sols. Une agriculture souveraine est une agriculture productive, mais aussi respectueuse de l’environnement.
La question de l’eau devient alors centrale. Une production trop dépendante des pluies reste vulnérable aux retards, aux sécheresses et aux perturbations climatiques. Le développement d’aménagements hydroagricoles, de retenues d’eau et de systèmes d’irrigation adaptés permettrait de sécuriser les récoltes. Mais ces infrastructures doivent être entretenues et gérées avec transparence. Il ne suffit pas de les inaugurer. Elles doivent fonctionner durablement, bénéficier aux producteurs concernés et éviter la dégradation des ressources naturelles. Maîtriser l’eau, c’est donner à l’agriculteur la possibilité de produire au-delà des caprices du ciel.
Produire davantage ne servira cependant à rien si une part importante des récoltes continue de se perdre. Le manque de magasins adaptés, de chambres froides, de moyens de transport ou d’unités de transformation réduit les efforts accomplis dans les champs. À certaines périodes, les produits abondent et les prix s’effondrent. Quelques mois plus tard, les mêmes denrées deviennent rares et coûteuses. Cette instabilité appauvrit le producteur et pénalise le consommateur. La souveraineté alimentaire exige donc une véritable politique de conservation, de transformation et de distribution capable de prolonger la vie des récoltes.
L’industrie agroalimentaire locale doit occuper une place plus importante. Transformer le manioc, les fruits, les céréales ou les légumes permet de créer de la valeur, de réduire les pertes et d’offrir aux consommateurs des produits adaptés à leurs besoins. Les petites et moyennes entreprises doivent être accompagnées pour respecter les normes, améliorer leurs emballages et accéder aux marchés. Nos supermarchés, hôtels, restaurants et cantines devraient pouvoir s’approvisionner davantage auprès de producteurs et transformateurs nationaux. Un produit local bien présenté et rigoureusement contrôlé peut rivaliser avec les marchandises importées.
Le consommateur détient également une partie de la solution. Nos choix quotidiens orientent la production. Si nous méprisons systématiquement les aliments locaux, les agriculteurs ne pourront pas investir durablement. Mais demander aux citoyens de consommer local suppose que les produits soient disponibles, de qualité et accessibles. Le patriotisme alimentaire ne doit pas servir à excuser les insuffisances. Producteurs, transformateurs et commerçants doivent gagner la confiance du public. De son côté, l’État peut utiliser les commandes publiques pour créer des débouchés stables et donner l’exemple.
La jeunesse doit être replacée au cœur de cette reconquête. Beaucoup de jeunes associent encore l’agriculture à la pauvreté, à la pénibilité et à l’échec scolaire. Cette image changera lorsque l’activité agricole offrira de véritables perspectives de revenus, de technologie et d’innovation. L’agriculture moderne a besoin de techniciens, de logisticiens, d’ingénieurs, de spécialistes du numérique, de transformateurs et de commerciaux. Elle ne se limite plus à manier la houe. En donnant aux jeunes l’accès à la terre, au financement, à la formation et aux marchés, le pays prépare une nouvelle génération de producteurs-entrepreneurs.
La souveraineté alimentaire ne se proclame donc pas dans les discours. Elle se cultive, se finance, se transforme et se consomme. Elle exige une vision continue, indépendante des saisons politiques et des réactions provoquées par les crises. Lorsque nos champs nourrissent réellement nos assiettes, l’agriculteur gagne en dignité, le consommateur en sécurité et la nation en indépendance. Le Bénin possède les terres, les femmes, les hommes et les savoir-faire nécessaires. Il lui reste à relier efficacement ces forces pour que manger local ne soit plus un slogan, mais l’expression concrète d’une souveraineté retrouvée.
Hugues Hector ZOGO
Chroniques similaires
Le Mali sous feu, l’armée encerclée
Patrice Talon, l’empreinte d’une audace
3 mai 2026 au Bénin : pour une presse lucide, critique et responsable