Enfants mendiants, notre honte collective

Enfants mendiants, notre honte collective

Voir un enfant tendre la main au bord d’une route, à la sortie d’un marché ou devant un lieu de culte ne saurait nous laisser indifférents. Cette scène révèle une enfance exposée, privée de protection et parfois éloignée de l’école. Derrière cette main tendue se trouve un enfant qui devrait apprendre, jouer, grandir et rêver. Lorsque la rue devient son lieu de travail, la société doit s’interroger : qui l’y a conduit, qui tire profit de sa vulnérabilité et pourquoi les mécanismes de protection n’ont-ils pas agi plus tôt ?

Les chiffres rendus publics à Parakou donnent à cette interpellation une ampleur considérable. Entre janvier 2019 et juin 2026, 4 453 enfants en situation de rue et de mendicité ont été recensés dans le Borgou, l’Alibori, l’Atacora et la Donga. À Kandi, Malanville et N’Dali, de nombreux enfants en âge d’être scolarisés sont concernés. Ce nombre ne constitue pas une simple donnée administrative : il représente des milliers de parcours fragilisés et autant d’alertes adressées aux pouvoirs publics.

Il faut le rappeler sans équivoque : un enfant n’est pas responsable de sa propre exploitation. Le réprimander, le chasser d’un carrefour ou le traiter comme un fauteur de trouble ne résout rien. La responsabilité incombe d’abord aux adultes qui l’exposent, l’organisent ou profitent de sa vulnérabilité. La pauvreté et les habitudes ne sauraient justifier que l’on prive un mineur de protection et d’instruction.

La concertation organisée le 13 octobre à Parakou a réuni des autorités administratives, judiciaires, religieuses et traditionnelles autour d’une application plus rigoureuse des textes et d’un « Pacte de Parakou ». Cette démarche reconnaît le caractère collectif du problème. Mais une rencontre, aussi solennelle soit-elle, ne protège aucun enfant à elle seule. Le pacte doit préciser les responsabilités, les localités prioritaires, les moyens mobilisés et les échéances. Le bilan annoncé dans six mois devra faire état de résultats vérifiables.

La répression est nécessaire lorsque des adultes organisent ou encouragent l’exploitation des mineurs. Elle ne doit toutefois pas se réduire à déplacer les enfants d’un quartier à un autre. Les retirer de la rue suppose de les identifier, d’évaluer leur situation, de rechercher leur famille lorsque cela est possible et d’assurer un accompagnement social. Il faut aussi prévenir leur retour dans la rue, notamment lorsque la précarité, les ruptures familiales ou l’absence de scolarisation persistent.

Les communes connaissent les marchés, les gares et les quartiers où les enfants sont exposés. Elles peuvent participer au repérage, coordonner les services sociaux, accompagner les familles vulnérables et suivre les enfants réinsérés. Cette mission exige toutefois des travailleurs sociaux, des structures d’accueil, des moyens de transport et des données régulièrement actualisées. Les communautés doivent, elles aussi, signaler les situations préoccupantes et refuser toute complicité.

Les responsables religieux et traditionnels ont une influence déterminante. Ils peuvent faire évoluer les pratiques, rappeler la dignité de l’enfant et prévenir les abus commis sous couvert d’éducation ou de foi. La parole prononcée à Parakou doit se traduire dans les lieux d’enseignement et les communautés par des règles claires, des mécanismes d’alerte et un suivi effectif. Le respect des convictions ne saurait justifier que l’on ferme les yeux sur une atteinte aux droits fondamentaux.

Les familles doivent être accompagnées avec discernement. Certaines affrontent de réelles difficultés économiques et ont besoin d’un soutien plutôt que d’une condamnation systématique. Mais la précarité ne peut justifier l’envoi d’un enfant dans la rue ni l’abandon de son instruction. Les aides sociales, l’accès aux soins, la scolarisation et l’écoute des parents doivent faire partie de la réponse. Il importe de distinguer les foyers en détresse des adultes qui organisent l’exploitation, tout en agissant dans les deux cas.

Le « Pacte de Parakou » sera jugé à l’aune de ce qu’il aura changé dans la vie des enfants. Dans six mois, il faudra pouvoir dire combien ont quitté la rue, retrouvé l’école ou bénéficié d’un accompagnement familial, et quelles mesures ont été prises contre les adultes responsables d’exploitation. Chaque enfant laissé à la merci de la rue adresse un avertissement à l’État, aux communes et aux communautés. Nous devons cesser de considérer la mendicité infantile comme une image familière. Aucun enfant ne devrait payer, par le sacrifice de son enfance, le prix de notre silence.

Hugues Hector ZOGO

Journaliste-Écrivain