L’enfance n’est pas à vendre
Une fille n’est pas une épouse en attente. C’est une enfant, titulaire de droits, porteuse de rêves et libre de construire son avenir. Pourtant, au nom de la pauvreté, de la coutume ou d’arrangements familiaux, certaines sont encore promises à une vie qu’elles n’ont pas choisie. Le mariage des enfants n’est ni une affaire privée ni une tradition qu’il faudrait tolérer. Il prive une fille de son enfance et compromet son avenir. Sur cette question, la société ne peut se réfugier dans la neutralité : la protection des filles doit primer sur les convenances des adultes.
À l’occasion de la Journée internationale de la fille, célébrée à Cotonou le 6 octobre, 336 cas enregistrés entre janvier 2025 et juin 2026 par la Ligne d’assistance aux enfants ont été rendus publics. Ce chiffre correspond aux situations signalées par cette ligne ; il ne constitue pas un recensement exhaustif de toutes les unions précoces dans le pays. Cette précision n’en atténue pas la portée : des filles ont dû demander de l’aide, et les mécanismes de protection doivent être mieux connus et capables d’intervenir à temps.
Le silence d’une fille ne vaut pas consentement. La peur n’est pas un choix et l’obéissance ne saurait être interprétée comme un accord. Lorsqu’une enfant dépend entièrement des adultes qui décident pour elle, il lui est souvent difficile de s’opposer, de dénoncer ou de mesurer les conséquences d’une union imposée. Aucune négociation entre adultes ne peut remplacer sa parole, et aucune décision familiale ne devrait effacer ses droits.
Les conséquences dépassent la cérémonie. Une fille mariée trop tôt risque de quitter l’école, de perdre son autonomie et de voir ses possibilités de formation ou d’emploi se réduire. Elle peut être isolée et exposée à des grossesses précoces, avec des conséquences sur sa santé. L’UNICEF rappelle que le mariage précoce peut entraîner l’isolement social et la pauvreté. Il ne constitue donc pas une réponse durable aux difficultés économiques d’un ménage ; il peut au contraire enfermer la jeune fille dans une dépendance appelée à se prolonger.
La pauvreté ne rend pas ces unions inévitables. Elle appelle une réponse sociale, non le sacrifice d’une enfant. Lorsque les familles sont en difficulté, l’État et les acteurs de solidarité doivent renforcer l’accès à l’école, aux services sociaux et aux dispositifs d’accompagnement. Faire porter à une fille le poids de la survie du foyer est une injustice. Ce qui doit être négocié, c’est l’aide à apporter à la famille, jamais le droit de la jeune fille à grandir et à choisir son avenir.
La prévention doit intervenir avant qu’une union ne soit organisée ou célébrée. Les enfants doivent connaître leurs droits et savoir vers qui se tourner. Parents, enseignants, responsables religieux et chefs traditionnels doivent pouvoir repérer les signes d’une union imminente et agir sans délai. Les lignes d’assistance doivent être accessibles, les alertes prises au sérieux et les filles menacées protégées. Les adultes qui organisent ou facilitent une union contraire aux droits de l’enfant doivent répondre de leurs actes.
Le Programme national de lutte contre le mariage des enfants, adopté en Conseil des ministres en septembre 2025, offre un cadre d’action. Encore faut-il lui assurer des moyens pérennes. Lors de la Journée internationale de la fille, les échanges ont porté sur la mobilisation des ressources et la continuité des financements. Un programme sans budget durable, sans équipes formées et sans présence dans les localités les plus concernées risque de demeurer une promesse. Les engagements financiers doivent se traduire en mesures suivies et accessibles aux filles.
Il faut enfin donner aux filles une place réelle dans les décisions qui les concernent. Les convier à une cérémonie pour les écouter quelques instants ne suffit pas. Leur parole doit compter dans les programmes, les campagnes de prévention et les mécanismes de protection. À Cotonou, des représentantes des enfants ont demandé que leurs priorités soient prises en considération. Elles ont raison : les politiques conçues sans les premières concernées risquent de manquer leur cible.
L’engagement contre le mariage des enfants se mesure aux unions empêchées, aux filles protégées, aux familles accompagnées et aux parcours scolaires préservés. La pauvreté, la coutume et la pression sociale ne peuvent servir d’excuses à la privation de leurs droits. Une fille n’est ni une dot, ni une dette, ni une solution aux difficultés des adultes. Son enfance lui appartient. Elle n’est pas à vendre.
Hugues Hector ZOGO
Journaliste-Écrivain

