Nourrir le pays sans affamer les producteurs
Un pays ne peut prétendre à la souveraineté alimentaire si ses habitants peinent à se nourrir et si ceux qui cultivent la terre ne vivent pas dignement de leur travail. Au Bénin, la Journée mondiale de l’alimentation célébrée à Covè autour du thème « Innover aujourd’hui pour nourrir demain » a remis cette équation au centre du débat. Il ne suffit pas de produire davantage : il faut garantir des revenus justes aux producteurs, des prix accessibles aux consommateurs et une alimentation saine pour tous.
Les données de la FAO font état d’un potentiel de production important. La production céréalière de 2025 est estimée à environ 2,9 millions de tonnes, soit 20 % au-dessus de la moyenne des cinq années précédentes. Pourtant, selon l’analyse du Cadre harmonisé, plus de 201 000 personnes pourraient connaître une insécurité alimentaire aiguë pendant la période de soudure de juin à août 2026. Une production nationale favorable peut donc coexister avec des ménages exposés à la faim : produire en quantité ne garantit pas que chacun puisse se nourrir.
Les prix révèlent une autre tension. En avril 2026, les prix de détail du maïs étaient inférieurs de 25 à 35 % à ceux d’un an plus tôt, tandis que le riz local coûtait environ 10 % de moins. Cette baisse peut soulager les consommateurs, mais réduire les recettes des producteurs au moment de la vente. Un prix bas n’est pas automatiquement une victoire sociale s’il décourage la production ou empêche les agriculteurs de couvrir leurs coûts. La politique alimentaire doit protéger le pouvoir d’achat sans faire peser tout l’ajustement sur les exploitants.
Les annonces en faveur de la modernisation agricole doivent être jugées à leur capacité d’améliorer les revenus. Le projet de budget 2027 place cette modernisation parmi les priorités de l’État. En juin, le Conseil des ministres a annoncé des subventions spécifiques pour les filières du riz, du coton, du soja et de l’anacarde afin de soutenir les producteurs et l’approvisionnement des unités de transformation. Il faut désormais savoir quels agriculteurs seront concernés, à quelles conditions et avec quels effets sur les coûts de production et les prix de vente.
Les réalités du terrain rappellent que l’agriculteur ne maîtrise pas tous les facteurs qui déterminent sa récolte. Lors d’une tournée menée dans dix communes du Sud entre le 29 septembre et le 3 octobre, des producteurs ont évoqué les aléas pluviométriques et les dégâts causés par les animaux. Dans cette phase pilote, certains bénéficiaires ont reçu des semences, des intrants, un accompagnement technique et une aide de 50 000 FCFA par hectare. Ces appuis comptent, mais il faut aussi réduire les risques, améliorer l’accès à l’eau et sécuriser les parcelles.
Produire davantage ne suffit pas si les récoltes se perdent avant d’atteindre les marchés ou si la transformation s’effectue ailleurs. La FAO estime que le Bénin exploite 35 % de ses terres adaptées à la riziculture et que les pertes après récolte peuvent atteindre 15 à 25 %. L’irrigation, les pistes rurales, le stockage, le séchage et les unités de transformation figurent parmi les investissements nécessaires. Ces infrastructures doivent être accessibles aux petits exploitants et aux coopératives.
La transformation locale ne doit pas profiter uniquement aux grandes unités. Si les producteurs approvisionnent les usines, ils doivent bénéficier de contrats compréhensibles, de délais de paiement raisonnables et d’une rémunération qui couvre leur travail. Les femmes qui transforment le manioc, le soja et d’autres produits doivent également accéder aux équipements, au financement et aux débouchés. À Covè, la célébration a mis en avant l’innovation, la mécanisation, le stockage et le financement agricole. L’innovation n’aura de sens que si elle améliore les conditions de travail et les revenus de ceux qui nourrissent le pays.
Le consommateur doit rester au cœur de cette politique. Des aliments disponibles mais trop chers, peu diversifiés ou difficiles d’accès ne garantissent pas la sécurité alimentaire. La FAO signale que plus de 201 000 personnes pourraient se trouver en situation d’insécurité aiguë, avec des difficultés particulièrement marquées dans le nord, où l’insécurité perturbe les activités agricoles et les moyens d’existence. Les réponses doivent préserver les circuits d’approvisionnement, soutenir les ménages vulnérables et renforcer la résilience face aux chocs climatiques et sécuritaires.
Nourrir le pays sans appauvrir ceux qui le nourrissent exige de ne pas opposer le prix juste pour le consommateur au revenu digne du producteur. Les pouvoirs publics doivent suivre les coûts de production, les prix au champ et ceux pratiqués sur les marchés, puis rendre compte des aides et des investissements. Les agriculteurs ont besoin de débouchés fiables ; les familles, de produits abordables. Le défi n’est pas seulement de remplir les greniers, mais de partager équitablement la valeur de chaque récolte.
Hugues Hector ZOGO
Journaliste-Écrivain

