Femmes rurales, assez de discours, des moyens

Femmes rurales, assez de discours, des moyens

On célèbre les femmes rurales, on salue leur courage et l’on loue leur rôle dans la sécurité alimentaire. Puis, bien souvent, elles retrouvent le champ, le foyer ou le feu de cuisson, avec les mêmes outils rudimentaires et les mêmes difficultés. Cette reconnaissance de circonstance ne suffit plus. Celle qui cultive, transforme et vend ne réclame pas seulement des applaudissements : elle a besoin de moyens pour travailler, vivre de son activité et prendre part aux décisions.

Le témoignage recueilli auprès d’une femme rurale est sans détour : « La femme rurale, elle est au cœur du développement local », mais « malheureusement, elle est laissée à elle-même ». Elle décrit une mère, une éducatrice et une actrice des associations villageoises, qui participe au développement sans être suffisamment considérée. Ces mots disent une expérience concrète : le travail devient visible lorsque les produits arrivent au marché, tandis que les femmes qui les ont cultivés, transformés et commercialisés demeurent souvent absentes des décisions et des investissements.

La transformation du manioc en gari résume cette réalité. Le manioc sort du champ ; la femme le râpe, le presse, le tamise et le fait cuire, souvent dans des conditions pénibles. Le gari se vend dans les villages, les villes et au-delà des frontières. Derrière ce produit se trouvent des heures de travail, des équipements parfois insuffisants, des dépenses d’énergie et une rémunération qui ne reflète pas toujours l’effort fourni. Dire que les femmes accomplissent cette tâche « avec plaisir » ne saurait justifier la pénibilité ni l’absence d’appui.

Le Programme d’options stratégiques du FIDA pour le Bénin relève, parmi les besoins des femmes transformatrices, l’accès aux équipements, aux nouvelles technologies, au financement, à l’information et aux partenariats commerciaux. Il décrit des activités souvent menées dans de petites unités, parfois à domicile, avec des relations de vente irrégulières et des offres de crédit peu adaptées. On attend de ces femmes qu’elles développent leurs entreprises, mais les outils et les financements tiennent trop rarement compte de leurs réalités.

L’accès à la terre, aux équipements et aux marchés ne doit plus être traité comme une faveur. Une agricultrice qui ne maîtrise pas l’usage de la parcelle qu’elle cultive peut difficilement investir dans la durée. Une transformatrice privée de crédit adapté ne peut renouveler son matériel ni répondre à une commande importante. Sans débouchés réguliers, une production de qualité ne garantit pas un revenu stable. Les politiques agricoles doivent intégrer ces contraintes dès leur conception et associer les femmes concernées.

Des initiatives existent et doivent être suivies avec rigueur. Le projet béninois de développement des chaînes de valeur du manioc, de l’igname et de la patate douce prévoit de moderniser la transformation et de renforcer les infrastructures marchandes. Le Salon de l’autonomisation de la femme entrepreneure rurale, organisé à Parakou du 15 au 17 octobre, a mis en avant le financement, la transformation locale et l’accès aux marchés. Ces rendez-vous peuvent ouvrir des perspectives ; ils ne remplacent ni les équipements accessibles, ni un accompagnement régulier, ni des relations commerciales durables.

Le gouvernement et ses partenaires doivent mesurer leurs actions autrement qu’au nombre de cérémonies ou de formations. Combien de groupements disposent de machines fonctionnelles ? Combien obtiennent un financement à des conditions soutenables ? Les produits trouvent-ils des acheteurs et sont-ils payés à temps ? Les femmes rurales participent-elles aux instances qui fixent les priorités agricoles ? Des réponses publiques à ces questions permettraient de distinguer les gestes symboliques des progrès durables.

Une autre phrase du témoignage est particulièrement douloureuse : « On nous traite comme si nous sommes des domestiques, qu’on ne vaut rien devant les hommes. » On ne peut célébrer la contribution économique des femmes tout en tolérant leur dévalorisation dans la famille, les organisations et les espaces de décision. L’égalité suppose qu’elles puissent contrôler leurs revenus, accéder à la propriété, négocier leurs contrats et participer aux choix qui concernent leur activité.

La femme rurale n’a pas besoin qu’on lui rappelle chaque année son courage. Elle a besoin d’équipements qui réduisent la pénibilité, d’un accès réel au financement, d’une terre sécurisée, de débouchés fiables et d’une place dans les décisions. Le Bénin ne peut transformer son agriculture en laissant de côté celles qui cultivent, transforment et commercent. Assez de discours qui célèbrent leur labeur sans améliorer leurs conditions. Le développement local restera incomplet tant que les femmes qui le portent seront privées des moyens et de la considération qu’elles méritent.

Hugues Hector ZOGO

Journaliste-Écrivain