Croissance économique, pauvreté persistante
Le Bénin affiche des indicateurs qui inspirent confiance. La croissance économique est restée vigoureuse en 2025, portée notamment par les services, le commerce, les transports, la construction et l’industrie. La Banque mondiale fait état d’une progression de 8 % sur les trois premiers trimestres de l’année, après 7,5 % en 2024. Une question demeure : cette richesse nouvelle se ressent-elle dans les foyers ? Une économie peut avancer rapidement tandis qu’une partie de la population peine encore à se nourrir, se soigner, se loger et scolariser ses enfants.
Selon les estimations de la Banque mondiale, la proportion de personnes vivant sous le seuil international de pauvreté modérée, fixé à 4,20 dollars par jour, serait passée de 41,1 % en 2024 à 39,4 % en 2025. Elle pourrait atteindre 34,5 % en 2028. Il s’agit de projections établies selon ce seuil international, à ne pas confondre avec le taux calculé à partir du seuil national. Une projection n’est pas un résultat acquis : elle dépend de l’évolution économique et de la capacité des politiques publiques à atteindre les ménages.
Oui, la pauvreté recule selon cet indicateur. Mais à quel rythme et pour qui ? Derrière les moyennes nationales se cachent des réalités différentes entre villes et campagnes, entre ménages disposant d’un revenu régulier et familles vivant de petites activités, de récoltes incertaines ou d’emplois occasionnels. La croissance ne se répartit pas d’elle-même. Un port plus actif, des chantiers plus nombreux ou des services en expansion ne garantissent pas nécessairement des emplois stables, des salaires décents et un accès équitable aux services essentiels.
La nourriture ne s’achète pas avec une courbe de croissance. Même lorsque l’inflation générale reste contenue, le prix des aliments pèse directement sur le budget familial. La Banque mondiale relève une inflation alimentaire de 3,4 % en 2025, supérieure à l’inflation globale de 1,1 %. Les ménages les plus pauvres consacrent une part importante de leurs ressources à l’alimentation ; chaque hausse réduit ce qu’il leur reste pour les soins, le transport ou les fournitures scolaires.
Le débat ne peut donc se limiter au volume de richesses produites. Il doit porter sur la qualité des emplois et leur répartition. De nombreuses personnes travaillent dans l’informel, sans protection suffisante contre la maladie, les accidents ou les périodes sans activité. Elles peuvent travailler chaque jour sans parvenir à sortir de la précarité. Une croissance socialement utile doit créer des débouchés durables, soutenir les petites entreprises et permettre aux producteurs de mieux transformer et commercialiser leurs récoltes.
Les dispositifs de protection sociale peuvent amortir les chocs, à condition d’atteindre leurs bénéficiaires et de s’inscrire dans la durée. La Banque mondiale indique que le programme Gbessoké doit bénéficier à au moins 150 000 personnes, soit 61 % des ménages extrêmement pauvres recensés dans le registre social unique. Ce soutien est important, mais un transfert ne remplace ni un emploi décent, ni un centre de santé accessible, ni une école de qualité. Il faut suivre la couverture, la régularité des paiements et leurs effets sur les conditions de vie.
L’urgence est aussi territoriale. Les ménages ruraux qui vivent de l’agriculture affrontent l’irrégularité des pluies, les inondations et les variations de rendement. Les ménages urbains, eux, ressentent rapidement la hausse des prix. Ces fragilités s’aggravent lorsque les routes, le stockage, les marchés ou l’accès au crédit font défaut. Il faut publier des indicateurs lisibles sur l’emploi, les revenus, l’accès aux services et les écarts entre régions, puis orienter les investissements vers les zones où les besoins sont les plus pressants.
Le gouvernement peut faire valoir le dynamisme de l’économie, mais il doit aussi rendre compte de ses retombées sociales. Les dépenses publiques doivent se traduire en services disponibles, infrastructures entretenues et aides effectivement versées. Réduire la pauvreté exige une action cohérente : soutenir l’agriculture et la transformation locale, développer des formations liées aux emplois, protéger les ménages contre les chocs et garantir l’accès aux soins et à l’éducation. Les résultats doivent être mesurés par des données régulières et compréhensibles.
Une croissance de 8 % peut faire la une ; elle ne saurait clore le débat. Le succès économique se mesure aussi à la capacité d’une mère à nourrir sa famille, d’un jeune à obtenir un emploi rémunéré, d’un agriculteur à vivre de sa production et d’un enfant à poursuivre sa scolarité. Le recul projeté de la pauvreté est encourageant, mais il reste à se confirmer dans la vie quotidienne. Tant que des familles ne parviennent pas à satisfaire leurs besoins essentiels, la croissance demeure une promesse inachevée.
Hugues Hector ZOGO
Journaliste-Écrivain

