Enseignants épuisés, école sacrifiée
On célèbre les enseignants, on salue leur dévouement et on leur confie l’avenir du pays. Puis, trop souvent, on les laisse seuls face à des classes chargées, à des conditions de travail éprouvantes et à des attentes toujours plus fortes. Une cérémonie officielle peut rendre hommage à leur mission ; elle ne remplace ni l’accompagnement régulier, ni des moyens adaptés, ni la reconnaissance concrète de leur travail. L’école ne peut exiger des miracles de celles et ceux qui la font vivre. Si nous voulons une éducation de qualité, cessons de considérer les enseignants comme une ressource inépuisable.
La célébration de la Journée mondiale des enseignants à Kandi, le 16 octobre, a remis cette exigence au cœur du débat. Le gouvernement a présenté plusieurs mesures : le déploiement de 36 340 aspirants au métier d’enseignant, la réalisation en cours de 12 000 tables-bancs, l’examen de 1 920 dossiers d’intégration et le mandatement annoncé de 1 706 bénéficiaires. Ces engagements témoignent d’efforts et de besoins importants. Mais ces chiffres ne disent pas, à eux seuls, combien d’écoles disposent d’effectifs suffisants ni dans quels délais les dossiers en attente seront réglés.
Le déploiement d’un aspirant ne garantit pas automatiquement un poste durable, un accompagnement pédagogique ou une stabilité professionnelle. L’enseignant doit connaître clairement son statut, recevoir sa rémunération dans les délais et pouvoir envisager son avenir avec dignité. Lorsque les situations administratives s’enlisent, les agents vivent dans l’incertitude et les élèves subissent les conséquences d’une organisation fragile. Le recrutement est indispensable ; il doit s’accompagner d’une intégration suivie, d’une formation continue et d’un encadrement accessible.
La qualité de l’enseignement dépend aussi des conditions dans lesquelles il est dispensé. La réalisation annoncée d’un premier lot de 12 000 tables-bancs répond à un besoin concret, mais rappelle l’ampleur des besoins matériels. Dans certains établissements, les enseignants doivent composer avec des équipements insuffisants, des effectifs importants et des locaux inadaptés. On ne peut demander un suivi individualisé si les salles sont surchargées et le matériel fait défaut. Les moyens ne garantissent pas tout ; leur absence rend la réussite plus difficile.
À Ouinhi, les inondations ont entravé les activités pédagogiques au CEG des Tohouès. Lorsque l’eau bloque l’accès aux salles ou interrompt les cours, élèves et enseignants voient leur travail compromis par des circonstances qui dépassent leur volonté. Il ne faut pas leur reprocher un manque de motivation, mais protéger les établissements exposés. Des mesures de prévention, des locaux adaptés et des solutions de continuité pédagogique sont nécessaires. Sacrifier les heures de cours à chaque épisode d’inondation revient à faire payer aux enfants et aux enseignants le prix d’un défaut d’anticipation.
Dans l’Atlantique, un centre d’appel a été lancé afin de joindre les parents des élèves régulièrement absents, d’en comprendre les motifs et de prévenir le décrochage scolaire. Cette initiative mérite d’être saluée, à condition que l’appel ouvre un accompagnement réel. Derrière une absence peuvent se trouver une maladie, une difficulté familiale, un problème de transport, une situation financière précaire ou une perte de confiance. Il faut écouter avant de sanctionner et soutenir avant de conclure à l’indifférence. Contacter les familles est utile ; répondre aux obstacles repérés est essentiel.
Les enseignants sont souvent les premiers à déceler les difficultés d’un élève. Leur capacité d’action dépend cependant du temps, des outils et de l’appui des responsables pédagogiques. On ne peut leur confier simultanément l’instruction, le suivi social et la prévention du décrochage sans leur donner les moyens d’agir. Valoriser leur mission, c’est dialoguer régulièrement avec les équipes éducatives, répondre aux préoccupations professionnelles et reconnaître leur expertise du terrain.
La responsabilité de l’école ne repose pas sur les seuls enseignants. L’État doit garantir les infrastructures et les équipements ; les collectivités doivent contribuer à la protection des établissements ; les familles doivent pouvoir dialoguer avec les équipes éducatives. Les mesures annoncées à Kandi, les visites de suivi de la rentrée et le centre d’appel dans l’Atlantique devront être évalués à partir de leurs effets : continuité des cours, amélioration des conditions de travail et réduction du décrochage. Une politique éducative se juge à ce qu’elle transforme dans les salles de classe.
L’enseignant ne peut porter seul le poids des ambitions nationales. Le féliciter tout en laissant ses difficultés sans réponse revient à célébrer une vocation sans protéger ceux qui l’exercent. Chaque classe privée de conditions convenables et chaque cours interrompu faute d’anticipation interpellent la société entière. Les hommages ont leur place, mais l’école mérite surtout des actes durables, des moyens à la hauteur de ses besoins et une considération visible au quotidien.
Hugues Hector ZOGO
Journaliste-Écrivain

