Et si le problème du Bénin, c'était nous ?

Et si le problème du Bénin, c’était nous ?

Il est toujours plus confortable d’accuser les autres que de se regarder dans un miroir. Depuis des décennies, nous dénonçons les insuffisances de l’État, les lenteurs de l’administration, les promesses non tenues des responsables politiques, les défaillances des institutions et les faiblesses de notre gouvernance. Ces critiques sont parfois fondées et même nécessaires. Mais une question demeure étrangement absente de notre débat national : quelle est la part de responsabilité de chaque citoyen dans les difficultés que traverse notre pays ? Le philosophe grec Socrate enseignait que « la vie sans examen ne vaut pas la peine d’être vécue ». Cette invitation à l’introspection vaut aussi pour une Nation. Avant de chercher les responsables de nos échecs, avons-nous réellement eu le courage d’examiner nos propres comportements ? Car une République ne devient jamais meilleure que les citoyens qui la composent.

Nous rêvons d’un État exemplaire, mais respectons-nous toujours les règles qui garantissent la vie collective ? Nous dénonçons la corruption, mais combien refusent réellement le raccourci, le passe-droit ou le service obtenu grâce à une relation ? Nous exigeons une administration efficace, mais arrivons-nous toujours à l’heure lorsque nous sommes nous-mêmes investis d’une responsabilité ? Nous voulons des dirigeants intègres, mais applaudissons parfois ceux dont nous savons pourtant que la réussite repose sur des pratiques discutables. Montesquieu écrivait que « les lois sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses ». Encore faut-il que les citoyens acceptent d’être les premiers gardiens de ces lois. Une démocratie ne s’affaiblit pas uniquement lorsque ses institutions dysfonctionnent ; elle s’affaiblit surtout lorsque le civisme devient une valeur facultative.

Le mal qui fragilise une République ne prend pas toujours naissance dans les hautes sphères du pouvoir. Il s’installe souvent dans les gestes les plus ordinaires. C’est ce petit mensonge devenu acceptable, cette fraude que l’on justifie parce qu’elle semble sans conséquence, cette faveur sollicitée pour contourner une procédure, cette indifférence face au bien public ou encore ce silence devant une injustice qui ne nous concerne pas directement. Martin Luther King Jr. avertissait que « ce qui m’effraie, ce n’est pas l’oppression des méchants, mais le silence des hommes de bien ». Cette phrase devrait résonner dans toutes les consciences. Une société ne se dégrade pas seulement à cause de ceux qui commettent le mal ; elle décline aussi lorsque les honnêtes citoyens renoncent progressivement à défendre ce qui est juste.

Notre rapport au bien public mérite également d’être interrogé. Pourquoi certains détruisent-ils les équipements collectifs qu’ils financent pourtant par leurs impôts ? Pourquoi les déchets sont-ils parfois jetés dans les rues alors que chacun souhaite vivre dans un environnement propre ? Pourquoi l’incivisme routier continue-t-il de coûter des vies alors que les règles de prudence sont connues de tous ? Ces comportements ne relèvent ni de la fatalité ni de la pauvreté. Ils traduisent une faiblesse plus profonde : celle d’une citoyenneté qui peine parfois à considérer la République comme un patrimoine commun. John Fitzgerald Kennedy invitait ses compatriotes à se demander non pas ce que leur pays pouvait faire pour eux, mais ce qu’ils pouvaient faire pour leur pays. Cette question conserve aujourd’hui toute sa force. Chaque Nation progresse lorsque ses citoyens cessent d’attendre uniquement des autres les changements qu’ils refusent d’incarner eux-mêmes.

L’école, la famille et les médias partagent une immense responsabilité dans cette prise de conscience. Les enfants observent davantage qu’ils n’écoutent. Ils reproduisent moins nos discours que nos habitudes. Nous leur parlons d’honnêteté, mais que comprennent-ils lorsqu’ils voient les adultes contourner les règles ? Nous leur enseignons le respect, mais quel exemple leur donnons-nous lorsque l’injure devient le langage des débats publics ou des réseaux sociaux ? Nelson Mandela affirmait que « l’éducation est l’arme la plus puissante pour changer le monde ». Cette éducation ne commence pas dans les salles de classe ; elle débute dans nos foyers, dans notre manière de respecter les autres, d’assumer nos responsabilités et d’aimer sincèrement notre pays à travers nos actes les plus simples.

Il ne s’agit pas ici de dédouaner les institutions de leurs responsabilités. L’État doit être exemplaire. Les dirigeants doivent gouverner avec justice, transparence et sens de l’intérêt général. Les administrations doivent servir avec efficacité. Les magistrats doivent rendre une justice impartiale. Les médias doivent informer avec rigueur. Mais aucune réforme institutionnelle ne produira pleinement ses effets si elle ne rencontre pas une citoyenneté exigeante. Le Cardinal Bernardin Gantin rappelait que « la paix commence dans le cœur de chaque homme ». On pourrait dire de la même manière que le développement commence dans la conscience de chaque citoyen. Les grandes transformations nationales ne naissent jamais uniquement des lois ; elles prennent racine dans les comportements quotidiens de millions d’hommes et de femmes décidés à faire leur part.

Et si le problème du Bénin n’était finalement pas seulement politique, économique ou administratif ? Et si la véritable révolution que nous attendons depuis tant d’années devait d’abord commencer par chacun de nous ? Les Nations qui inspirent le monde ne sont pas composées d’hommes parfaits ; elles sont peuplées de citoyens qui acceptent de corriger leurs propres insuffisances avant d’exiger la perfection des autres. Le miroir est parfois plus exigeant que le discours. Il ne flatte ni les intérêts, ni les ambitions, ni les illusions. Il révèle simplement ce que nous sommes. Et peut-être est-ce précisément là que commence l’espérance : le jour où un peuple ose reconnaître que son avenir dépend moins de ce qu’il réclame aux autres que de ce qu’il est prêt à changer en lui-même.

Hugues Hector ZOGO

Journaliste – Écrivain