La précarité des marchandes ambulantes
Elles marchent sous le soleil, avancent entre les véhicules et parcourent les rues avec une bassine sur la tête ou des marchandises dans les bras. Elles vendent de l’eau, des fruits, des galettes, des accessoires, des vêtements ou de petits objets indispensables à la vie quotidienne. Leur commerce paraît modeste, mais il nourrit souvent toute une famille. Derrière chaque produit proposé se cachent un loyer à payer, des enfants à scolariser et une ordonnance à honorer. Pourtant, ces marchandes ambulantes exercent leur activité dans une précarité presque totale, sans sécurité ni véritable reconnaissance.
La plupart ne choisissent pas la rue par goût du danger ou du désordre. Elles y viennent parce qu’elles ne disposent ni d’un local commercial ni du capital nécessaire pour intégrer un espace aménagé. Certaines ont perdu leur emploi. D’autres sont veuves, mères seules ou responsables de plusieurs enfants. Avec une somme dérisoire, elles achètent quelques marchandises et espèrent réaliser un bénéfice à la fin de la journée. Leur économie tient parfois dans une bassine. Une pluie soudaine, une maladie ou une mauvaise vente suffit alors pour déséquilibrer tout le foyer.
Leur journée est faite de fatigue et d’incertitude. Elles restent debout pendant de longues heures, respirent la poussière et les gaz d’échappement, puis affrontent la chaleur, la pluie et les mouvements de foule. Celles qui vendent près des carrefours prennent des risques considérables pour atteindre les clients. Un véhicule lancé trop vite, un conducteur inattentif ou un simple faux pas peut provoquer un drame. Pourtant, la nécessité les ramène chaque matin au même endroit. Quand la survie dépend de quelques ventes, le danger finit par devenir une habitude que l’on n’a plus le luxe de redouter.
À cette insécurité physique s’ajoute la peur permanente des opérations de libération de l’espace public. L’ordre urbain est nécessaire, car les trottoirs, les voies et les carrefours doivent rester accessibles. Mais lorsque les interventions sont conduites sans information suffisante, sans délai raisonnable ou sans solution de remplacement, elles peuvent détruire en quelques minutes le travail de plusieurs mois. Des marchandises sont parfois dispersées, saisies ou abîmées. La marchande rentre alors chez elle les mains vides, avec la lourde mission d’expliquer à ses enfants pourquoi le repas du soir est compromis.
Il ne s’agit pas d’opposer les exigences d’une ville organisée au droit des femmes de travailler. Une cité ne peut accepter indéfiniment l’occupation désordonnée des espaces de circulation. Mais elle ne peut pas davantage rechercher la beauté de ses rues en rejetant les plus pauvres toujours plus loin. L’aménagement urbain doit intégrer ceux qui vivent de la petite activité commerciale. La modernisation n’a de sens que lorsqu’elle améliore les conditions de vie de tous, au lieu de rendre invisibles les citoyens dont la pauvreté dérange le paysage.
Ces femmes méritent des espaces de vente sûrs, propres et accessibles aux clients. Les communes pourraient identifier des zones adaptées, aménager de petits marchés de proximité et proposer des emplacements à des tarifs compatibles avec les faibles revenus. Il faudrait également faciliter l’accès à l’eau, aux toilettes, aux dispositifs de gestion des déchets et à des abris contre les intempéries. Une place correctement organisée protège la vendeuse, rassure le consommateur et contribue à la salubrité publique. L’accompagnement coûte certainement moins cher que les opérations répétées de déguerpissement et de réinstallation informelle.
La question du financement demeure également essentielle. Beaucoup de marchandes ambulantes dépendent de prêts aux conditions difficiles ou de systèmes de crédit qui absorbent une grande partie de leurs bénéfices. Elles travaillent toute la journée sans parvenir à renforcer leur capital. Des mécanismes de microfinancement plus équitables, associés à une formation simple en gestion, pourraient les aider à stabiliser leur activité. Il faudrait aussi leur permettre d’accéder progressivement à une couverture sociale, afin qu’une maladie, une grossesse ou un accident ne fasse pas disparaître en quelques jours le fruit de plusieurs années d’efforts.
Le regard porté sur ces femmes doit enfin changer. Trop souvent, elles sont présentées uniquement comme des occupantes illégales ou des sources de désordre. On oublie qu’elles participent à la circulation des produits, rendent des services de proximité et soutiennent silencieusement l’économie locale. Elles ne demandent pas nécessairement l’assistance. Elles demandent surtout la possibilité de travailler honnêtement sans être humiliées, poursuivies ou constamment déplacées. Leur activité mérite d’être encadrée, certes, mais également respectée, car la pauvreté n’efface ni la dignité ni le courage.
Derrière chaque marchande ambulante se trouve une femme qui refuse de tendre la main et choisit de se battre avec les moyens dont elle dispose. Son étal est parfois minuscule, mais l’espérance qu’elle y place est immense. Organiser la ville ne devrait jamais signifier écraser cette espérance. Il faut concilier la liberté de circulation, la sécurité publique et la protection des moyens de subsistance. Une ville véritablement moderne n’est pas seulement celle dont les rues sont dégagées. C’est aussi celle qui sait faire une place digne aux plus fragiles de ses travailleurs.
Hugues Hector ZOGO
Journaliste-Écrivain

