La République des spectateurs

La République des spectateurs

Une Nation commence à s’affaiblir lorsque ses citoyens cessent d’être des acteurs pour devenir de simples spectateurs. Ils regardent les injustices sans les dénoncer, assistent aux incivilités sans réagir, observent les dérives sans s’en émouvoir et commentent les crises comme s’ils n’en faisaient pas partie. La République se transforme alors en une immense scène où chacun critique la représentation, mais où presque personne n’accepte de monter sur les planches pour changer le scénario. Hannah Arendt écrivait que « la politique repose sur un fait : la pluralité humaine ». Autrement dit, une démocratie ne vit que par la participation de ses citoyens. Lorsqu’ils abandonnent l’espace public à quelques-uns, ils renoncent en même temps à une part essentielle de leur responsabilité collective.

Le phénomène est devenu plus visible avec l’avènement du numérique. Un accident survient, et les téléphones se lèvent avant même que les mains ne se tendent. Une injustice éclate, et les commentaires affluent plus rapidement que les gestes de solidarité. Une personne est en détresse, et certains préfèrent immortaliser l’instant plutôt que de lui porter secours. Cette transformation de nos comportements mérite d’être interrogée. Zygmunt Bauman, sociologue de la modernité, observait que « la responsabilité commence là où cesse le spectacle ». Cette réflexion révèle une vérité dérangeante : à force de tout regarder derrière un écran, nous risquons de perdre cette capacité profondément humaine à agir spontanément pour l’autre. Une société ne peut durablement prospérer lorsque l’émotion remplace l’engagement.

La République des spectateurs ne concerne pas uniquement les réseaux sociaux. Elle s’exprime aussi dans notre rapport à la citoyenneté. Beaucoup souhaitent un pays mieux gouverné, mais combien participent réellement à la vie associative, aux débats publics, aux initiatives communautaires ou aux actions de solidarité ? Nous voulons des quartiers plus propres, mais attendons souvent que d’autres prennent l’initiative. Nous dénonçons la corruption, mais hésitons à signaler les pratiques qui la nourrissent. John Stuart Mill rappelait que « les mauvais hommes n’ont besoin de rien de plus pour parvenir à leurs fins que de voir les hommes de bien rester inactifs ». L’indifférence est parfois plus dangereuse que l’opposition, parce qu’elle laisse les problèmes grandir sans rencontrer la moindre résistance.

Les grandes démocraties se distinguent précisément par leur capacité à transformer les citoyens en acteurs permanents du bien commun. Elles encouragent l’engagement, valorisent le bénévolat, soutiennent les initiatives locales et considèrent que chaque personne peut contribuer à l’intérêt général. Vaclav Havel, ancien président tchèque et figure de la dissidence démocratique, affirmait que « l’espoir n’est pas la conviction que tout finira bien, mais la certitude que ce que nous faisons a un sens ». Cette pensée devrait inspirer chaque citoyen. L’action civique n’est jamais vaine. Même lorsqu’elle paraît modeste, elle participe à cette dynamique collective qui fait progressivement évoluer une société vers davantage de justice, de responsabilité et de confiance.

Le Bénin possède une tradition remarquable de solidarité. Dans nos villages comme dans nos villes, les communautés ont longtemps appris à résoudre ensemble les difficultés du quotidien. Les travaux collectifs, l’entraide familiale et les mécanismes de soutien mutuel témoignaient d’une conception exigeante de la vie en société. Cette richesse ne doit pas disparaître sous l’effet de l’individualisme contemporain. Aimé Césaire écrivait que « une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde ». Si nous continuons à célébrer la solidarité dans nos discours tout en cultivant l’indifférence dans nos comportements, nous finirons par affaiblir l’un des piliers les plus solides de notre cohésion nationale. Une République vivante repose toujours sur des citoyens qui considèrent les difficultés des autres comme une part de leur propre responsabilité.

Les médias eux-mêmes ont un rôle majeur à jouer dans cette transformation. Informer ne consiste pas uniquement à rapporter les crises ; c’est aussi mettre en lumière les solutions, les engagements citoyens, les initiatives qui réparent le tissu social et les femmes ainsi que les hommes qui refusent de rester spectateurs. Albert Jacquard rappelait que « le seul véritable échec est de ne pas avoir essayé ». Cette affirmation devrait guider tous ceux qui souhaitent contribuer au développement de leur pays. Les citoyens ont besoin de modèles qui démontrent qu’une action individuelle peut produire des effets collectifs. La confiance dans une République renaît souvent lorsqu’un simple geste de courage rappelle à tous que l’engagement demeure possible.

Le destin d’une Nation ne s’écrit jamais depuis les gradins. Il appartient à celles et ceux qui acceptent de descendre sur le terrain de la responsabilité, du civisme et du service. Les spectateurs commentent l’histoire ; les citoyens la construisent. Le Bénin de demain dépendra moins de ceux qui observeront les changements que de ceux qui choisiront d’en devenir les artisans. Une République ne demande pas des héros extraordinaires ; elle attend simplement des femmes et des hommes ordinaires qui refusent de détourner le regard lorsque le bien commun est en jeu. Car le jour où chaque citoyen décidera de remplacer la critique passive par l’engagement responsable, la République cessera d’être un spectacle pour redevenir une œuvre collective.

Hugues Hector ZOGO

Journaliste – Écrivain