L’accès à l’eau change toute une vie
L’eau est si familière à ceux qui en disposent qu’ils finissent parfois par oublier son caractère précieux. Il suffit de tourner un robinet pour la voir jaillir, docile et abondante, prête à étancher la soif, à préparer le repas, à laver le corps ou à nettoyer la maison. Mais, ailleurs, ce geste élémentaire demeure un privilège inaccessible. Des familles entières commencent leur journée par la quête de quelques bassines d’eau. Avant l’école, avant le marché, avant le champ et avant toute autre activité, il faut marcher, attendre, puiser, transporter. L’eau, qui devrait soutenir l’existence, finit par en dicter le rythme. Elle impose ses distances, ses files d’attente et ses fatigues. Sa rareté organise la journée des pauvres et leur rappelle, à chaque heure, que tous les citoyens ne jouissent pas encore des mêmes conditions de vie.
Le manque d’eau potable ne produit pas seulement l’inconfort. Il installe une chaîne de privations dont les conséquences atteignent la santé, l’éducation, les revenus et la dignité. Là où l’eau saine est absente, les populations se tournent vers les puits non protégés, les mares, les cours d’eau ou d’autres sources dont la qualité reste incertaine. Elles savent souvent le danger, mais la nécessité commande. La soif ne laisse pas le temps d’attendre l’infrastructure promise. Les maladies hydriques trouvent alors un terrain favorable, particulièrement chez les enfants, dont les organismes supportent difficilement les infections répétées. Les modestes économies du ménage sont englouties dans les soins, les déplacements vers les centres de santé et l’achat de médicaments. Une eau apparemment gratuite finit ainsi par coûter extrêmement cher à la famille et à la collectivité.
La corvée d’eau repose encore, dans bien des communautés, sur les femmes et les filles. Elles parcourent de longues distances, portent des charges éprouvantes et consacrent plusieurs heures à une tâche qui pourrait être accomplie en quelques minutes si un point d’eau fiable se trouvait à proximité. Ce temps soustrait à leur existence n’apparaît dans aucune comptabilité nationale. Pourtant, il représente des heures d’étude perdues, des activités économiques abandonnées, du repos sacrifié et des opportunités compromises. Une jeune fille qui arrive régulièrement en retard à l’école parce qu’elle doit d’abord chercher l’eau part avec un handicap silencieux. Elle n’est ni moins intelligente ni moins courageuse que ses camarades. Elle subit simplement une organisation sociale qui fait peser sur elle le poids d’un service public défaillant.
Installer une adduction d’eau dans une localité ne revient donc pas à poser quelques tuyaux ou à inaugurer une borne-fontaine. C’est modifier profondément l’architecture du quotidien. L’enfant peut se rendre à l’école à l’heure. La mère peut développer une activité génératrice de revenus. Le cultivateur peut mieux organiser certaines productions. Le centre de santé peut recevoir les patients dans de meilleures conditions d’hygiène. Les familles peuvent boire, cuisiner et se laver sans exposer leur santé. Les maladies diminuent, les dépenses médicales reculent et le temps libéré devient une ressource nouvelle. L’eau produit ainsi des effets qui dépassent largement son usage immédiat. Elle irrigue l’éducation, soutient l’économie locale, protège la santé et restaure une part essentielle de la dignité humaine.
Encore faut-il que les équipements installés fonctionnent durablement. Trop de localités ont connu la joie d’un forage neuf avant de retrouver, quelques mois ou quelques années plus tard, l’ancienne pénurie à cause d’une panne non réparée. Les ouvrages abandonnés deviennent alors les monuments d’une espérance trahie. On a photographié l’inauguration, prononcé des discours et coupé le ruban, mais personne n’a véritablement organisé la maintenance. Or, l’accès à l’eau ne se mesure pas au nombre d’infrastructures réalisées ; il se mesure à la continuité du service rendu. Un forage en panne ne donne pas d’eau. Une pompe sans pièces de rechange ne soulage aucune famille. Une borne-fontaine mal gérée peut devenir un foyer de conflits. Chaque projet doit donc prévoir la formation des gestionnaires, l’entretien régulier, le financement des réparations et le contrôle de la qualité.
La question du prix mérite également une attention particulière. L’eau doit rester accessible à tous, y compris aux familles dont les revenus sont irréguliers. Il serait injuste que les plus pauvres paient plus cher simplement parce qu’ils ne disposent pas d’un branchement domestique. C’est pourtant ce qui se produit lorsque des revendeurs imposent leurs tarifs ou que les populations doivent acheter de petites quantités à un prix proportionnellement élevé. L’accès universel exige une tarification sociale, transparente et équitable. La contribution des usagers peut être nécessaire pour assurer l’entretien des équipements, mais elle ne doit jamais devenir une barrière excluant les plus vulnérables. Entre la gratuité irréaliste et la marchandisation brutale, il existe une voie de responsabilité qui protège à la fois le service et le droit fondamental des populations.
Les villes, malgré la présence de réseaux plus développés, ne sont pas épargnées. Dans certains quartiers périphériques, l’urbanisation précède l’installation des infrastructures. Les maisons poussent, les populations s’installent, mais les canalisations ne suivent pas. Les habitants recourent alors aux puits, aux branchements improvisés ou aux achats quotidiens qui alourdissent le budget familial. Ailleurs, les coupures prolongées bouleversent les activités domestiques et professionnelles. Les ménages accumulent des récipients, modifient leurs habitudes et vivent dans l’attente incertaine du retour de l’eau. L’expansion urbaine doit être accompagnée d’une planification rigoureuse. Il ne suffit pas d’autoriser l’occupation de nouveaux espaces ; il faut garantir que les services essentiels y parviennent avant que la précarité ne s’y installe durablement.
Préserver l’eau disponible est une autre exigence. Les déchets abandonnés dans la nature, les produits chimiques déversés sans contrôle, la destruction des zones humides et l’occupation anarchique des abords des cours d’eau compromettent progressivement les ressources. Une société qui pollue ses sources prépare ses propres pénuries. Les pouvoirs publics doivent sanctionner les atteintes graves à l’environnement, mais la responsabilité appartient aussi aux citoyens, aux entreprises et aux collectivités. Chacun doit comprendre que l’eau consommée aujourd’hui dépend de la manière dont nous protégeons les sols, les forêts, les rivières et les nappes souterraines. La sensibilisation ne doit pas se limiter aux célébrations officielles. Elle doit entrer dans les écoles, les marchés, les quartiers et les pratiques professionnelles.
Donner accès à l’eau potable, c’est finalement rendre à l’être humain une liberté que la pénurie lui avait confisquée. La liberté d’aller à l’école sans détour, de travailler sans interrompre sans cesse son activité, de préparer un repas sans craindre la maladie, de se laver sans économiser chaque goutte et d’élever ses enfants dans un environnement plus sain. Une borne-fontaine fonctionnelle peut transformer une communauté plus sûrement que bien des promesses spectaculaires. L’eau rapproche les services publics des citoyens et donne au développement une réalité concrète. Lorsqu’elle arrive dans un village ou dans un quartier longtemps oublié, elle n’apporte pas seulement un liquide indispensable. Elle apporte du temps, de la santé, de l’espérance et de nouvelles possibilités. Voilà pourquoi l’accès à l’eau ne change pas simplement une journée : il change toute une vie.
Hugues Hector ZOGO
Journaliste-Écrivain

