Le manque de toilettes publiques
Il existe des besoins que l’être humain ne peut ni négocier ni reporter indéfiniment. Se soulager en fait partie. Pourtant, dans plusieurs villes et localités, trouver des toilettes publiques propres, accessibles et sécurisées relève encore de l’épreuve. Les gares, les marchés, les carrefours et certains lieux très fréquentés accueillent chaque jour des milliers de personnes sans disposer d’installations sanitaires suffisantes. Cette absence paraît banale à ceux qui peuvent rapidement rentrer chez eux, entrer dans un bureau ou consommer dans un établissement. Pour les plus pauvres, elle constitue une humiliation quotidienne.
Les premières victimes sont souvent les femmes. Une vendeuse installée au marché pendant plusieurs heures doit parfois parcourir une longue distance avant de trouver des toilettes. Lorsqu’elles existent, leur état peut être décourageant : manque d’eau, odeurs insupportables, absence de portes convenables et conditions d’hygiène inquiétantes. Certaines femmes préfèrent alors se retenir jusqu’au soir. Elles imposent à leur corps une souffrance silencieuse pour éviter l’insalubrité ou protéger leur intimité. Ce sacrifice quotidien, rarement évoqué, peut pourtant avoir des conséquences sérieuses sur leur santé.
La situation devient encore plus pénible pendant les menstruations. Une femme a besoin d’un espace propre, discret et équipé d’eau pour changer de protection et préserver son hygiène. Sans toilettes convenables, ce geste élémentaire devient une source d’angoisse. Elle doit improviser, se cacher ou conserver une protection plus longtemps qu’il ne le faudrait. La ville lui rappelle ainsi qu’elle n’a pas été pensée pour ses besoins. Ce manque d’infrastructures ne relève donc pas seulement de l’inconfort. Il touche directement à la dignité, à la santé et à l’égalité entre les citoyens.
Les personnes âgées, les enfants, les femmes enceintes et les personnes vivant avec un handicap affrontent des difficultés encore plus grandes. Une personne âgée ne peut pas toujours parcourir plusieurs rues à la recherche d’un lieu approprié. Un enfant ne sait pas nécessairement attendre. Une femme enceinte peut ressentir un besoin fréquent et urgent. Quant aux personnes à mobilité réduite, elles trouvent rarement des installations adaptées. Lorsque l’espace public ne répond pas à ces réalités, il devient un territoire réservé aux corps jeunes, valides et capables d’endurer l’inconfort.
L’absence de toilettes publiques favorise également les pratiques qui dégradent l’environnement. Faute de solution, certaines personnes se soulagent dans des terrains vagues, derrière des bâtiments, au bord des voies ou à proximité des caniveaux. Les odeurs se répandent, les eaux sont contaminées et les risques sanitaires augmentent. On condamne alors l’incivisme sans toujours reconnaître la responsabilité collective qui l’accompagne. Le citoyen doit respecter son cadre de vie, mais les pouvoirs publics doivent aussi lui fournir les infrastructures indispensables pour adopter un comportement responsable.
Construire des toilettes ne suffit cependant pas. De nombreuses installations deviennent inutilisables quelques mois après leur inauguration, faute d’entretien, de surveillance ou d’approvisionnement régulier en eau. Les équipements se détériorent, les portes disparaissent et les lieux sont progressivement abandonnés. Une infrastructure sanitaire exige une gestion permanente. Il faut prévoir le nettoyage, la vidange, l’éclairage, la sécurité et la réparation des équipements. Sans ce suivi, l’investissement initial perd rapidement sa valeur et la population retourne aux mêmes difficultés.
L’accès financier mérite également une attention particulière. Lorsqu’une personne doit payer plusieurs fois par jour pour utiliser des toilettes, la dépense peut devenir lourde au regard de son revenu. Une vendeuse qui réalise un bénéfice modeste hésitera naturellement à sacrifier une part importante de sa recette pour satisfaire un besoin physiologique. Les tarifs doivent donc rester raisonnables, avec des mécanismes particuliers dans certains lieux publics. La dignité humaine ne devrait jamais dépendre de la présence de quelques pièces de monnaie au fond d’une poche.
Les communes ont ici une responsabilité essentielle. Elles peuvent identifier les zones prioritaires, installer des équipements adaptés et confier leur gestion à des structures sérieuses. Les marchés, les gares, les parcs, les plages, les grands carrefours et les espaces de loisirs devraient disposer de toilettes clairement signalées. Des partenariats avec des associations, des entreprises sociales ou des groupements de femmes pourraient assurer leur entretien tout en créant des emplois. Chaque installation devrait aussi comporter des dispositifs accessibles aux enfants et aux personnes vivant avec un handicap.
Pouvoir se soulager sans peur, sans honte et sans danger n’est pas un luxe. C’est une exigence élémentaire de civilisation. Une ville ne se mesure pas uniquement à la largeur de ses routes, à la beauté de ses édifices ou à l’éclat de ses lumières. Elle se juge aussi à la manière dont elle répond aux besoins les plus simples de ceux qui la parcourent. Derrière la question des toilettes publiques se trouve celle du respect accordé au corps humain. Offrir des installations propres et accessibles, c’est rendre à chaque citoyen une part essentielle de sa dignité.
Hugues Hector ZOGO
Journaliste-Écrivain

