Le pouvoir de l'exemple est-il mort

Le pouvoir de l’exemple est-il mort

Les Nations ne se construisent pas uniquement grâce à leurs constitutions, à leurs lois ou à leurs institutions. Elles se construisent surtout par l’influence discrète mais profonde des exemples qui inspirent leurs citoyens. Depuis toujours, les enfants apprennent davantage en observant les adultes qu’en écoutant leurs discours. Les peuples suivent plus volontiers les actes que les déclarations. Pourtant, un sentiment s’installe progressivement dans nos sociétés : celui d’une raréfaction des modèles capables d’élever les consciences. Les références semblent changer au rythme des tendances, des réseaux sociaux ou des succès éphémères. Le philosophe chinois Lao Tseu affirmait que « gouverner par l’exemple vaut mieux que gouverner par les lois ». Cette sagesse millénaire mérite aujourd’hui d’être redécouverte. Une République qui ne produit plus d’exemples finit inévitablement par produire des imitateurs sans repères.

Chaque époque choisit inconsciemment les visages qu’elle décide d’admirer. Ce choix n’est jamais neutre. Il révèle les valeurs auxquelles une société accorde le plus d’importance. Lorsque le courage devient moins visible que la célébrité, lorsque l’intégrité cède la place à l’opportunisme et lorsque le bruit l’emporte sur la compétence, les jeunes générations finissent par croire que le chemin le plus court est toujours le meilleur. Albert Schweitzer rappelait que « donner l’exemple n’est pas le principal moyen d’influencer les autres ; c’est le seul ». Cette affirmation devrait interpeller tous ceux qui exercent une responsabilité, qu’ils soient parents, enseignants, dirigeants, magistrats, journalistes, chefs religieux ou responsables d’entreprise. Chacun transmet une vision du monde bien avant de transmettre un discours.

Le drame de notre époque n’est peut-être pas l’absence de femmes et d’hommes exemplaires. Ils existent encore, nombreux, dans nos administrations, nos écoles, nos hôpitaux, nos entreprises, nos villages et nos quartiers. Ils accomplissent leur devoir avec honnêteté, servent sans rechercher les honneurs et préfèrent l’utilité à la popularité. Le véritable problème est ailleurs : ces femmes et ces hommes sont devenus presque invisibles. Les projecteurs se tournent plus facilement vers le spectaculaire que vers le méritoire. Le philosophe français Alain écrivait que « rien n’est plus dangereux qu’une idée lorsqu’on n’a qu’une idée ». Nous pourrions dire aujourd’hui que rien n’est plus dangereux qu’une société qui ne célèbre qu’une seule forme de réussite : celle qui fait du bruit.

L’école ne peut porter seule la responsabilité de cette crise des modèles. Les familles, les médias, les institutions et les réseaux sociaux participent tous à la fabrication de l’imaginaire collectif. Lorsque les enfants voient des adultes contourner les règles tout en leur demandant de les respecter, ils apprennent rapidement que les principes sont variables selon les circonstances. Lorsque les récompenses semblent davantage liées aux relations qu’au mérite, ils finissent par douter de l’utilité de l’effort. Maria Montessori écrivait que « les enfants sont les bâtisseurs de l’humanité ». Encore faut-il que les adultes leur offrent des fondations solides. Une société qui cesse de transmettre l’exemple prépare des générations qui chercheront leurs repères dans des références souvent éphémères.

Le Bénin possède pourtant une histoire riche de personnalités qui ont servi l’État, la science, la culture, la justice, l’éducation et la paix avec une remarquable discrétion. Leur héritage ne réside pas uniquement dans leurs fonctions, mais dans la manière dont ils les ont exercées. Ils ont démontré qu’il est possible d’occuper de hautes responsabilités sans renoncer à l’humilité, de réussir sans écraser les autres et de servir sans rechercher constamment les applaudissements. Le philosophe espagnol José Ortega y Gasset affirmait que « dis-moi à quoi tu fais attention, je te dirai qui tu es ». Une République devrait régulièrement s’interroger sur les personnes auxquelles elle choisit de donner son attention. Car les héros d’aujourd’hui façonnent inévitablement les citoyens de demain.

Le pouvoir de l’exemple dépasse largement les frontières de la vie publique. Il se manifeste dans la manière dont un commerçant traite ses clients, dont un conducteur respecte le code de la route, dont un fonctionnaire accueille un usager ou dont un voisin se comporte avec son entourage. Chaque geste accompli avec probité devient une leçon silencieuse. Ralph Waldo Emerson écrivait que « ce que vous êtes, parle si fort que je n’entends pas ce que vous dites ». Cette phrase devrait être gravée dans tous les lieux où s’exerce une responsabilité. Les discours les plus brillants perdent toute crédibilité lorsque les comportements les contredisent. L’exemplarité demeure la forme la plus convaincante de l’autorité.

Le pouvoir de l’exemple n’est donc pas mort. Il est simplement devenu plus rare, plus discret et parfois moins visible que les artifices de la célébrité. Pourtant, aucune réforme, aucune politique publique et aucune ambition nationale ne pourront remplacer cette force silencieuse qui inspire les consciences sans jamais les contraindre. Les grandes Nations ne grandissent pas seulement grâce à leurs dirigeants ; elles grandissent parce que des milliers de citoyens ordinaires choisissent chaque jour d’être extraordinaires par leur intégrité. Le véritable défi n’est donc pas de chercher désespérément de nouveaux héros. Il consiste à redevenir, chacun à sa place, un exemple dont les générations futures pourront être fières.

Hugues Hector ZOGO

Journaliste – Écrivain