Le succès est-il devenu plus important que l’honneur ?
Notre époque célèbre avec une facilité déconcertante celles et ceux qui réussissent. Les fortunes impressionnent, les fonctions fascinent, les titres séduisent et la visibilité médiatique devient parfois le principal critère d’admiration. Mais une question mérite d’être posée avec gravité : savons-nous encore distinguer le succès de l’honneur ? Le premier mesure souvent ce qu’un homme possède ; le second révèle ce qu’il est véritablement. Sénèque écrivait que «ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas ; c’est parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles». Cette réflexion nous invite à retrouver le courage de défendre des valeurs qui semblent parfois moins rentables que les succès rapides. Une République qui oublie l’honneur finit toujours par admirer des victoires dont elle rougira plus tard.
Le succès n’est pas condamnable. Il est même légitime lorsqu’il récompense le travail, le mérite, le talent et la persévérance. Le problème apparaît lorsque les moyens employés pour l’obtenir cessent d’intéresser la société. Peu importe désormais le chemin parcouru, pourvu que l’arrivée soit spectaculaire. Nous applaudissons les résultats sans interroger les méthodes. Nous envions les privilèges sans nous demander quels sacrifices de conscience ils ont exigés. Blaise Pascal rappelait que «la vraie éloquence se moque de l’éloquence ; la vraie morale se moque de la morale». Autrement dit, les véritables valeurs n’ont pas besoin d’être proclamées sans cesse ; elles se lisent dans les actes. Une réussite qui exige l’abandon de l’intégrité ressemble davantage à une défaite silencieuse qu’à une victoire.
L’honneur possède cette singularité remarquable : il ne dépend ni du pouvoir, ni de la richesse, ni des circonstances. Il accompagne aussi bien le magistrat que l’artisan, l’enseignant que l’agriculteur, le ministre que le simple citoyen. Il réside dans cette fidélité aux principes qui demeure intacte même lorsque personne ne regarde. Marc Aurèle, l’empereur philosophe, écrivait que «la valeur d’un homme est mesurée par la valeur des choses auxquelles il attache de l’importance». Cette phrase devrait guider toute société soucieuse de son avenir. Si nous attachons davantage de valeur aux apparences qu’à la probité, nous finirons inévitablement par produire une élite plus préoccupée par son ascension que par le service du bien commun.
Les jeunes générations observent avec une attention particulière les modèles que leur propose la société. Elles remarquent qui est applaudi, qui est invité, qui est récompensé et qui devient une référence. Si elles découvrent que l’argent ouvre toutes les portes, que l’influence excuse tous les écarts et que la popularité efface toutes les fautes, elles risquent de conclure que l’honneur est devenu un luxe réservé aux naïfs. François de La Rochefoucauld affirmait que «l’hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu». Cette formule rappelle qu’au fond de chaque société subsiste toujours une conscience du bien. Encore faut-il avoir le courage de faire coïncider cette conscience avec les exemples que nous choisissons d’offrir à notre jeunesse.
Les institutions elles-mêmes ne peuvent rester indifférentes à cette évolution. Une République qui récompense le mérite renforce la confiance de ses citoyens. Une administration qui valorise la compétence encourage l’excellence. Une justice impartiale rappelle que nul ne peut durablement réussir au-dessus des règles communes. Montaigne écrivait que «la vraie victoire est celle que l’on remporte sur soi-même». Cette victoire intérieure est précisément celle de l’honneur. Elle consiste à résister aux compromis faciles, à refuser les avantages obtenus au détriment de sa conscience et à demeurer fidèle à ses principes lorsque les circonstances invitent à les abandonner. C’est cette fidélité qui construit les grandes destinées individuelles et les grandes Nations.
Le Bénin, comme toutes les démocraties, possède d’immenses ressources humaines. Il regorge de femmes et d’hommes dont le parcours témoigne qu’il est possible de réussir sans renoncer à son éthique. Ils ne font pas toujours la une des journaux. Ils travaillent avec discrétion, servent avec loyauté et construisent le pays loin des projecteurs. Abraham Lincoln affirmait que «le caractère est comme un arbre ; la réputation n’en est que l’ombre». Nous passons parfois trop de temps à admirer les ombres sans prendre la peine d’observer les racines. Une République qui retrouve le goût du caractère redonne naturellement toute sa place à l’honneur, parce qu’elle comprend que la réputation finit toujours par s’effacer alors que l’intégrité traverse les générations.
La grandeur d’une Nation ne dépend pas uniquement du nombre de ses diplômés, de ses infrastructures ou de la croissance de son économie. Elle dépend aussi de la qualité morale des femmes et des hommes auxquels elle choisit de confier son admiration. Le succès impressionne souvent le regard ; l’honneur, lui, éclaire durablement les consciences. Lorsque les deux marchent ensemble, une société progresse. Lorsqu’ils se séparent, le risque est grand de voir la réussite perdre son âme. Le véritable défi de notre temps n’est donc pas de produire davantage de personnes célèbres, mais davantage de femmes et d’hommes honorables. Car les peuples ne grandissent jamais par ceux qui réussissent à tout prix ; ils grandissent par ceux qui refusent de sacrifier leur honneur, même au prix du succès.
Hugues Hector ZOGO
Journaliste – Écrivain

