L’emploi digne pour sortir de la précarité
Il est des pauvretés qui ne procèdent ni de l’oisiveté ni du refus de l’effort, mais de l’injustice silencieuse qui condamne des hommes et des femmes à travailler sans jamais pouvoir vivre convenablement. Ils se lèvent avant l’aube, traversent des kilomètres, affrontent le soleil, la poussière, les exigences de la clientèle, l’arbitraire de certains employeurs et l’incertitude du lendemain. Pourtant, au terme de journées harassantes, leur revenu demeure insuffisant pour nourrir la famille, payer le loyer, soigner un enfant ou préparer sereinement la rentrée scolaire. Cette contradiction est l’une des plus cruelles de notre époque : l’activité existe, l’effort est réel, mais la dignité reste introuvable. Lorsqu’un travail ne protège pas contre la faim, l’endettement, l’humiliation et la peur permanente du lendemain, il cesse d’être une voie d’émancipation pour devenir une forme socialement tolérée d’épuisement.
L’emploi digne ne se réduit pas à l’occupation d’un poste, à la remise d’un uniforme ou à la perception occasionnelle d’une rémunération. Il suppose un revenu équitable, des conditions humaines d’exercice, une protection minimale, le respect de la personne et la possibilité de construire un avenir. Il ne suffit donc pas d’annoncer la création de milliers d’emplois si une part considérable de ces activités demeure précaire, informelle, sous-payée ou dépourvue de toute sécurité. Le véritable indicateur du progrès n’est pas seulement le nombre de personnes qui travaillent, mais le nombre de travailleurs dont l’existence s’améliore effectivement. Une économie peut afficher des performances flatteuses et laisser, dans ses marges, une multitude de citoyens condamnés à survivre. La croissance qui ne descend pas jusqu’à la table familiale, jusqu’au panier de la ménagère et jusqu’au logement du salarié reste une abstraction comptable.
Dans nos villes comme dans nos campagnes, la précarité revêt mille visages. Elle est celui de l’artisan compétent qui manque d’équipements pour accroître sa production. Elle est celui de la vendeuse qui perd son maigre capital à la suite d’une maladie ou d’un sinistre. Elle est celui du jeune diplômé qui enchaîne les stages non rémunérés sans jamais obtenir un véritable contrat. Elle est celui de l’ouvrier journalier qui ignore, chaque soir, s’il sera sollicité le lendemain. Elle est encore celui de la travailleuse domestique exposée aux abus, aux horaires interminables et aux rémunérations dérisoires. Toutes ces personnes travaillent, parfois bien davantage que celles qui bénéficient d’une situation stable. Mais leur labeur, privé de garanties, demeure suspendu au caprice des circonstances. Il suffit d’une panne, d’un accident, d’une grossesse, d’une mauvaise récolte ou d’une baisse d’activité pour que tout bascule.
Cette fragilité n’est pas seulement économique. Elle atteint l’individu dans son estime personnelle, érode son autorité au sein de la famille et assombrit sa relation avec la société. L’homme qui ne parvient plus à assurer les besoins élémentaires de son foyer peut se croire inutile. La femme qui multiplie les activités sans réussir à garantir l’alimentation de ses enfants porte une souffrance que les statistiques ne traduisent pas. Le jeune privé de perspectives finit quelquefois par considérer l’exil, l’incivisme ou les raccourcis dangereux comme les seules issues possibles. La précarité prolongée installe ainsi une fatigue morale, une colère contenue et une désaffection progressive envers les institutions. Elle détruit, à petit feu, cette confiance indispensable à la cohésion nationale. Donner un emploi digne, c’est donc offrir davantage qu’un salaire : c’est restaurer une place, reconnaître une utilité et rendre à chacun le droit de se projeter.
La réponse ne saurait consister uniquement à inviter les citoyens à entreprendre, comme si toute difficulté résultait d’un manque d’audace individuelle. L’entrepreneuriat est précieux, mais il ne peut devenir le paravent commode derrière lequel la collectivité dissimule son incapacité à bâtir un environnement favorable. On ne décrète pas entrepreneur celui qui ne dispose ni de formation adaptée, ni d’accès au crédit, ni d’accompagnement technique, ni de débouchés sûrs. On ne transforme pas durablement une activité de subsistance par des slogans, des cérémonies ou des financements ponctuels sans suivi. Il faut des politiques cohérentes qui relient la formation professionnelle aux besoins réels du marché, facilitent l’accès aux équipements, soutiennent les petites entreprises, encouragent la transformation locale et protègent les producteurs contre les déséquilibres qui les maintiennent dans la dépendance.
Le secteur privé porte, lui aussi, une responsabilité déterminante. Une entreprise ne saurait bâtir sa prospérité sur l’appauvrissement continu de ceux qui créent sa richesse. Payer justement, respecter les horaires, déclarer les travailleurs, garantir leur sécurité et reconnaître leurs droits ne constituent pas des gestes de générosité. Ce sont les fondements d’une économie civilisée. Trop de structures considèrent encore la main-d’œuvre comme une variable que l’on comprime à volonté afin d’accroître les bénéfices. Mais un salarié humilié, épuisé ou continuellement inquiet ne peut donner le meilleur de lui-même. La dignité au travail améliore la productivité, renforce la fidélité, réduit les conflits et consolide la réputation de l’entreprise. Le patron responsable comprend que la rémunération versée n’est pas une perte sèche : elle irrigue la consommation, soutient les familles et nourrit l’économie nationale.
Il importe également de réhabiliter les métiers manuels, techniques et agricoles, trop souvent enfermés dans une hiérarchie sociale héritée de préjugés tenaces. Une nation ne se développe pas uniquement avec des bureaux climatisés, des titres ronflants et des diplômes accumulés. Elle progresse grâce aux mécaniciens, aux plombiers, aux couturiers, aux électriciens, aux agriculteurs, aux éleveurs, aux maçons, aux transformateurs et à tous ceux dont le savoir-faire répond aux besoins quotidiens. Encore faut-il que ces métiers soient organisés, modernisés, certifiés et convenablement rémunérés. Tant que l’apprentissage sera perçu comme la destination des enfants ayant échoué à l’école, nous continuerons de gaspiller des talents. La formation professionnelle doit devenir une voie d’excellence, capable de conduire à l’autonomie, à l’innovation et à une véritable reconnaissance sociale.
La sortie de la précarité exige enfin une protection sociale accessible aux travailleurs de l’économie informelle. On ne peut ignorer cette immense majorité qui travaille hors des cadres classiques de l’emploi salarié. Les conducteurs, les marchandes, les artisans, les cultivateurs, les pêcheurs, les réparateurs et les petits prestataires contribuent quotidiennement à la vitalité du pays. Pourtant, beaucoup demeurent sans couverture sanitaire, sans assurance contre les accidents, sans pension de retraite et sans mécanisme de soutien lorsque survient l’épreuve. Il faut imaginer des dispositifs simples, progressifs et adaptés à leurs revenus. Une cotisation modeste, facilitée par les outils numériques et accompagnée par l’État, pourrait offrir des garanties essentielles. La formalisation ne doit pas être vécue comme une chasse fiscale, mais comme un chemin vers la sécurité, la visibilité et l’accès à de nouvelles possibilités.
L’emploi digne est donc l’une des clés majeures de la paix sociale et de l’amélioration des conditions de vie. Il faut cesser de mesurer la vitalité d’un peuple à sa seule capacité d’endurance. Nos populations ont déjà beaucoup supporté, beaucoup travaillé et souvent consenti d’immenses sacrifices. Elles ne demandent pas la charité. Elles réclament que leur effort reçoive une juste contrepartie, que leur compétence soit reconnue et que leur travail leur permette de vivre sans mendier. Une société progresse lorsque le citoyen peut se nourrir, se loger, se soigner, instruire ses enfants et préparer ses vieux jours grâce au fruit honnête de son labeur. Sortir de la précarité ne signifie pas seulement augmenter les revenus. Cela signifie rendre à chaque travailleur sa part de dignité, de sécurité et d’espérance. Car là où le travail libère réellement de la peur du lendemain, la nation tout entière commence à respirer.
Hugues Hector ZOGO
Journaliste-Écrivain

