Les familles ne mangent plus ensemble

Les familles ne mangent plus ensemble

Il fut un temps où le repas familial n’était pas seulement un moment destiné à calmer la faim. Il était une véritable institution. Autour d’une même table, les générations se retrouvaient, les nouvelles circulaient, les conflits s’apaisaient, les conseils se transmettaient et les rires donnaient à la maison ce parfum si particulier de la vie partagée. Le repas constituait l’un des rares moments où personne ne regardait l’heure, où chacun retrouvait sa place et où les enfants apprenaient autant par les conversations que par les aliments servis. Aujourd’hui, cette scène devient de plus en plus rare. Une question mérite alors d’être posée : les familles savent-elles encore manger ensemble ?

Le phénomène s’est installé sans bruit. Les horaires de travail se sont allongés, les activités scolaires se sont multipliées, les écrans ont envahi les foyers et chacun a progressivement construit son propre rythme de vie. Désormais, le père mange avant de repartir. La mère dîne plus tard. Les enfants grignotent devant la télévision ou le téléphone portable. Certains prennent leur repas seuls dans leur chambre, d’autres dans le salon, chacun absorbé par un écran qui remplace progressivement la conversation. Les maisons sont toujours habitées, mais les tables familiales se vident lentement.

Pourtant, une famille ne se nourrit pas seulement de nourriture. Elle se nourrit aussi de paroles, de regards, d’attentions et de silences partagés. Autour d’un repas, un enfant apprend à écouter, à attendre son tour, à raconter sa journée, à exprimer ses difficultés et à entendre celles des autres. Les parents découvrent parfois les inquiétudes de leurs enfants au détour d’une conversation spontanée. Les grands-parents transmettent des souvenirs, des traditions et des valeurs que les livres ne pourront jamais remplacer. Le repas familial devient ainsi une école discrète de la vie. La sociologue française Claudine Attias-Donfut rappelait que « la famille se construit autant autour des repas que par les liens du sang »[1].

Lorsque ces moments disparaissent, quelque chose de plus profond s’efface avec eux. Les membres d’une même famille continuent certes d’habiter sous le même toit, mais ils cessent parfois de véritablement se rencontrer. On connaît les emplois du temps de chacun, mais on ignore les préoccupations qui habitent leur cœur. On partage une maison sans toujours partager une vie. Cette distance silencieuse crée un vide que les réseaux sociaux, les séries télévisées ou les jeux vidéo ne pourront jamais combler. Nous communiquons davantage, mais nous échangeons moins. Nous parlons plus, mais nous nous écoutons moins.

Le repas partagé possède pourtant une vertu que peu d’autres moments offrent : il rétablit l’égalité. Autour de la table, les fonctions sociales s’effacent. Le chef d’entreprise redevient un père. L’enseignante redevient une mère. L’étudiant retrouve sa place de fils. Le petit dernier apprend à prendre la parole, tandis que l’aîné découvre la responsabilité de montrer l’exemple. Pendant quelques instants, la famille retrouve sa véritable identité. Le philosophe français Alain Finkielkraut écrivait que « la famille est le premier lieu où l’on apprend que vivre ensemble exige du temps consacré aux autres »[2]. Le repas demeure l’un des plus beaux exercices de cet apprentissage.

Cette évolution n’est pas sans conséquence sur l’éducation. Beaucoup de parents s’interrogent aujourd’hui sur les difficultés de communication avec leurs enfants. Ils cherchent des solutions complexes alors qu’ils ont parfois perdu l’un des plus simples outils éducatifs : la table familiale. C’est souvent autour d’un plat partagé que naissent les conversations les plus importantes. Les adolescents parlent plus facilement lorsqu’ils ne se sentent pas interrogés. Les confidences surgissent parfois entre deux bouchées, dans la simplicité d’un repas où personne ne cherche à donner une leçon. La psychologue américaine Virginia Satir affirmait que « les familles solides ne sont pas celles qui n’ont pas de problèmes, mais celles qui prennent le temps de les partager »[3].

Nos traditions africaines avaient fait du repas un véritable acte communautaire. Manger ensemble signifiait appartenir à une même famille, reconnaître une même histoire et partager une même destinée. Offrir une place à table à un voisin, à un voyageur ou à un étranger constituait un geste naturel d’hospitalité. Le repas dépassait largement la satisfaction d’un besoin biologique ; il devenait un langage de fraternité. L’anthropologue sénégalais Cheikh Anta Diop rappelait que « les civilisations se reconnaissent à la manière dont elles organisent la vie collective autour des gestes les plus simples »[4]. Le repas familial était précisément l’un de ces gestes fondateurs.

Il ne s’agit pas de condamner les réalités modernes ni d’ignorer les contraintes auxquelles sont confrontées les familles. Mais il est permis de s’interroger. Que perdons-nous lorsque nous cessons de nous asseoir ensemble ? Que deviennent les liens familiaux lorsqu’ils ne sont plus régulièrement nourris par la conversation, le partage et la présence ? Peut-être beaucoup plus que nous ne l’imaginons.

Les familles ne mangent plus ensemble. Cette réalité paraît anodine. Elle est pourtant le symptôme d’une transformation silencieuse de notre manière de vivre les uns avec les autres. Retrouver le chemin de la table familiale, ne serait-ce que quelques fois par semaine, serait peut-être l’une des plus belles réformes sociales que nous puissions engager. Car il existe des repas qui nourrissent le corps, et d’autres qui nourrissent toute une famille.

Hugues Hector ZOGO

 

[1] Claudine Attias-Donfut, Les Solidarités entre générations, Nathan, 1995.

[2] Alain Finkielkraut, La Défaite de la pensée, Gallimard, 1987.

[3] Virginia Satir, Conjoint Family Therapy, Science and Behavior Books, 1964.

[4] Cheikh Anta Diop, Civilisation ou barbarie, Présence Africaine, 1981.