Les travailleurs sans retraite
Ils ont travaillé toute leur vie sans compter les heures. Artisans, cultivateurs, conducteurs, vendeuses, pêcheurs, mécaniciens, couturières ou petits commerçants, ils ont nourri leurs familles par la force de leurs mains. Ils se levaient avant le soleil et rentraient souvent après la tombée de la nuit. Leur activité a permis de scolariser des enfants, de soigner des proches et de faire vivre l’économie locale. Pourtant, lorsque l’âge affaiblit leur corps, ils découvrent une terrible réalité : ils ne disposent d’aucune pension pour traverser dignement les dernières années de leur existence.
Dans le secteur informel, le revenu quotidien répond d’abord aux urgences immédiates. Il faut acheter la nourriture, payer le loyer, régler les frais scolaires, honorer les ordonnances et soutenir les membres de la famille. L’épargne destinée à la vieillesse apparaît comme un projet lointain, presque irréalisable. Comment préparer demain lorsque le revenu d’aujourd’hui suffit à peine pour survivre ? Beaucoup remettent cette question à plus tard, en espérant que leur santé tiendra ou que leurs enfants pourront les soutenir. Puis les années passent, les forces diminuent et l’avenir tant redouté finit par arriver.
Le vieillissement n’est pas toujours brutal. Il commence parfois par une fatigue plus persistante, une vue qui baisse, des douleurs dans le dos ou des gestes devenus moins précis. Le menuisier ne peut plus porter les planches. La vendeuse supporte difficilement les longues heures au marché. Le conducteur perd ses réflexes. Le cultivateur n’a plus la force de travailler la terre. Pourtant, ils continuent parce que s’arrêter signifie ne plus avoir de revenu. Leur corps réclame du repos, mais la pauvreté leur refuse le droit de déposer enfin les outils.
Certains deviennent alors dépendants de leurs enfants. Lorsque ceux-ci disposent d’un emploi stable, ils peuvent assurer l’essentiel. Mais beaucoup affrontent eux-mêmes le chômage, les faibles revenus et les charges familiales. L’aide offerte reste donc limitée, irrégulière ou insuffisante. Le parent vieillissant hésite à demander davantage, de peur de devenir un poids. Celui qui était autrefois le pilier du foyer se met à compter chaque repas, à reporter ses soins et à taire ses besoins. Cette inversion des rôles peut provoquer une profonde blessure intérieure, faite de gêne, de solitude et de perte d’estime de soi.
La situation est plus douloureuse encore pour les personnes âgées sans enfants, abandonnées par leurs proches ou frappées par un deuil. Certaines continuent de vendre quelques produits au bord de la voie malgré la maladie et l’épuisement. D’autres dépendent de la générosité des voisins ou des membres de leur communauté. Elles ont pourtant consacré des décennies au travail. Mais parce que leur activité ne s’inscrivait pas dans un cadre administratif formel, leur contribution semble disparaître au moment où elles ont le plus besoin de reconnaissance. Une vie entière de labeur ne devrait pas conduire à la mendicité.
La retraite ne doit pas être considérée comme une faveur réservée aux salariés. Elle représente la continuité du droit à une existence digne lorsque l’âge ne permet plus de travailler. Certes, l’organisation d’une protection adaptée au secteur informel est complexe. Les revenus sont variables, les activités changent et les cotisations régulières peuvent être difficiles à maintenir. Mais cette complexité ne doit pas justifier l’inaction. Elle devrait plutôt encourager la création de mécanismes souples, progressifs et accessibles, tenant compte des réalités économiques des petits travailleurs.
Il faudrait mieux informer les artisans, les commerçants et les autres acteurs du secteur informel sur les possibilités de cotisation et de protection sociale. Beaucoup ne connaissent pas les dispositifs disponibles ou les jugent trop compliqués. Les procédures doivent être simplifiées et rapprochées des populations, notamment dans les marchés, les communes, les associations professionnelles et les coopératives. Les contributions pourraient être effectuées selon un rythme adapté aux revenus : quotidien, hebdomadaire, mensuel ou saisonnier. Même une petite cotisation régulière peut devenir une protection précieuse lorsqu’elle est correctement organisée sur la durée.
La solidarité publique doit également accompagner les personnes âgées qui n’ont plus la possibilité de cotiser. Un minimum de protection, associé à l’accès aux soins et à certains services essentiels, permettrait d’éviter l’abandon total. Les familles garderont toujours un rôle important, mais elles ne peuvent porter seules toutes les conséquences de la vieillesse. La communauté nationale doit reconnaître la dette morale qu’elle possède envers ceux qui ont travaillé dans l’ombre, sans bulletin de salaire, sans congés payés et sans garantie pour leurs vieux jours.
Vieillir ne devrait jamais être une condamnation à la pauvreté. Après avoir tant donné, chacun devrait pouvoir ralentir sans craindre de manquer de nourriture ou de médicaments. Nos vieux artisans, nos anciennes vendeuses et nos cultivateurs fatigués ne demandent pas le luxe. Ils souhaitent simplement vivre sans tendre la main, se soigner sans supplier et conserver jusqu’au bout le respect d’eux-mêmes. Une société qui oublie ses travailleurs lorsqu’ils n’ont plus la force de produire oublie une partie de son histoire. Préparer leur retraite, c’est honorer le travail et protéger la dignité humaine jusqu’au dernier âge de la vie.
Hugues Hector ZOGO
Journaliste-Écrivain

