Les pauvres ont-ils encore des amis ?

Mendicité des enfants : entre exploitation, pauvreté et indifférence collective

Aux carrefours, devant les marchés, aux abords des lieux de culte ou dans les gares routières, des enfants tendent quotidiennement la main aux passants. Certains portent un récipient, d’autres récitent quelques mots destinés à provoquer la compassion. Il arrive aussi qu’un plus jeune enfant soit placé dans les bras d’un aîné pour attendrir davantage les donateurs. À force de croiser ces visages, nous risquons de considérer leur présence comme une composante ordinaire de la ville, alors qu’elle révèle une profonde détresse sociale.

La mendicité infantile ne procède pas d’une seule réalité. Certains enfants mendient parce que leur famille traverse une extrême pauvreté. D’autres sont orphelins, déplacés, en rupture avec leur foyer ou abandonnés à eux-mêmes. Il en existe également qui vivent avec un handicap et ne bénéficient d’aucune protection suffisante. Derrière chaque main tendue se trouve donc un parcours particulier qu’il convient de comprendre avant de juger ou de proposer une réponse.

Plus préoccupante encore est l’exploitation organisée de certains enfants par des adultes. Des parents, des tuteurs ou des réseaux les déposent dans des lieux fréquentés et leur imposent un montant à rapporter en fin de journée. L’enfant ne mendie plus seulement pour manger : il devient un instrument de collecte au profit d’une autre personne. S’il ne rassemble pas la somme exigée, il peut subir des insultes, des privations ou des violences physiques.

Dans ces conditions, la rue devient un espace de travail forcé. Dès le matin, l’enfant affronte le soleil, la pluie, la poussière et les gaz d’échappement. Il court entre les véhicules, frappe aux vitres et s’expose à des accidents. Il peut être agressé, enlevé ou entraîné vers des activités criminelles. Aucun adulte responsable ne devrait accepter qu’un enfant soit exposé quotidiennement à de tels dangers au nom de la survie familiale ou d’une prétendue tradition.

La mendicité prive aussi l’enfant de son droit à l’éducation. Pendant que ses camarades sont en classe, il passe ses journées à solliciter des inconnus. À force de demeurer en marge de l’école, il accumule des retards difficiles à rattraper. Sans instruction ni formation, ses perspectives d’insertion deviennent limitées. La pauvreté qui l’a conduit dans la rue risque alors de se reproduire lorsqu’il atteindra l’âge adulte et fondera sa propre famille.

Les conséquences psychologiques sont rarement évoquées. Tendre continuellement la main place l’enfant dans une relation de dépendance et d’infériorité. Il apprend à susciter la pitié plutôt qu’à développer ses capacités. Les refus brusques, les insultes et les regards méprisants fragilisent son estime personnelle. Certains finissent par intérioriser l’idée qu’ils ne peuvent rien obtenir autrement qu’en se présentant comme des êtres faibles et dépourvus de toute autonomie.

La générosité spontanée des passants répond à une intention compréhensible. Devant un enfant qui dit avoir faim, il est difficile de rester insensible. Donner une pièce ou un repas peut soulager un besoin immédiat. Toutefois, lorsque l’argent remis est récupéré par un adulte exploitant, le geste contribue involontairement à maintenir le système. Plus l’activité devient rentable, plus les enfants risquent d’être envoyés dans les rues.

Il ne s’agit pas pour autant de culpabiliser ceux qui donnent ni de recommander l’indifférence. La véritable question est celle de la forme que doit prendre notre solidarité. Au-delà de l’aumône ponctuelle, il est possible d’orienter l’enfant vers un service compétent, de signaler une situation d’exploitation ou de soutenir une structure sérieuse de protection de l’enfance. La compassion devient plus utile lorsqu’elle aide à sortir durablement l’enfant de la rue.

Les pouvoirs publics doivent identifier les enfants concernés et enquêter sur les conditions dans lesquelles ils mendient. Lorsqu’une exploitation est établie, les responsables doivent être poursuivis. Mais retirer simplement les enfants des carrefours ne suffit pas. Sans prise en charge familiale, scolaire, sanitaire et psychologique, ils reviendront dans la rue ou seront déplacés vers d’autres zones. Toute intervention doit donc s’inscrire dans la durée.

Les familles en grande vulnérabilité ont besoin d’un accompagnement social qui leur permette de subvenir aux besoins essentiels sans utiliser leurs enfants comme sources de revenus. Des aides ciblées, la scolarisation, l’apprentissage professionnel et l’accès aux soins peuvent prévenir la mendicité. Lorsque la famille représente elle-même un danger, des solutions de protection adaptées doivent être mises en place dans le respect de l’intérêt supérieur de l’enfant.

Les responsables religieux et communautaires ont également une influence déterminante. Ils doivent rappeler que la solidarité ne peut servir de prétexte à l’exploitation. Les discours qui présentent la mendicité infantile comme un destin inévitable doivent être combattus. Aucune croyance, aucune coutume et aucune difficulté économique ne saurait justifier qu’un enfant soit privé de son enfance et exposé à la rue.

Chaque enfant qui tend la main nous adresse, au fond, une question collective : quelle société voulons-nous construire ? Une société qui distribue quelques pièces pour apaiser sa conscience ou une société qui traite les causes de l’exclusion ? La pauvreté explique certaines situations, mais elle ne doit jamais rendre l’exploitation acceptable. Secourir véritablement ces enfants, c’est leur rendre l’école, la sécurité, la dignité et la possibilité de bâtir leur avenir autrement que dans l’attente de la charité publique.

Hugues Hector ZOGO

Journaliste-Écrivain