Migrant, mais journaliste

Migrant, mais journaliste

Il a quitté son pays, mais il n’a jamais quitté sa conscience. Il a franchi une frontière, mais il n’a jamais renoncé à sa mission. Il est devenu migrant, mais il demeure journaliste. Pourtant, pour certains, son départ devrait le condamner au silence. La vérité n’a pas de passeport. La citoyenneté ne connaît pas d’expiration territoriale. L’amour de la Nation ne se mesure ni en kilomètres ni en frontières franchies.

Le journaliste migrant demeure une figure dont la réalité est insuffisamment appréhendée. Trop souvent, l’on ne retient de lui que son départ, en oubliant qu’il reste un observateur attentif de son époque, un esprit critique au service du débat public et un acteur engagé dans la quête de la vérité. Son lieu de résidence a changé, mais sa vocation demeure intacte. La migration n’emporte ni sa conscience professionnelle ni son devoir d’informer. Lorsqu’un journaliste franchit une frontière, il ne renonce pas à sa plume ; il la porte avec lui, comme le prolongement naturel de sa mission au service de la société. Cette plume peut parfois susciter l’inconfort. Elle examine l’action publique avec rigueur, met en lumière les fragilités sociales, révèle les situations d’injustice et attire l’attention sur des réalités que l’on préférerait parfois ignorer. Elle participe à l’éveil des consciences et à l’enrichissement du débat public. Pourtant, à quel moment l’exercice du questionnement est-il devenu répréhensible ? Depuis quand l’analyse critique est-elle perçue comme une menace ? En vertu de quelle logique la contribution intellectuelle du journaliste serait-elle assimilée à un acte de défiance envers la Nation qu’il s’efforce pourtant de servir ?

Un pays qui refuse d’entendre ses journalistes ressemble à un navire qui détruit ses propres instruments de navigation. Car la critique journalistique n’est pas une entreprise de démolition. Elle est un signal d’alerte. Elle est un miroir tendu à la société. Elle est parfois inconfortable, mais elle demeure nécessaire. Aucun médecin ne détruit un thermomètre parce qu’il indique une forte fièvre. Aucun dirigeant ne devrait considérer le journaliste comme un ennemi parce qu’il révèle une réalité dérangeante. Le journaliste migrant se trouve souvent confronté à une forme de double vulnérabilité. D’une part, il doit faire face aux réalités inhérentes à la condition migratoire : l’éloignement des siens, l’intégration dans un nouvel environnement social et culturel, les incertitudes économiques, les contraintes administratives et, bien souvent, le poids de la solitude. D’autre part, il continue parfois de subir les répercussions de son engagement professionnel. La suspicion persiste, les procès d’intention se multiplient, les campagnes de discrédit se poursuivent et les accusations infondées ne cessent de le poursuivre. Tout se passe alors comme si l’exercice de la réflexion critique, l’expression d’une analyse ou la formulation d’un commentaire constituaient, en eux-mêmes, des fautes qu’il conviendrait de sanctionner.

Pourtant, quel est son crime ? Avoir posé une question ? Avoir rédigé une enquête ? Avoir exprimé une opinion ? Avoir exercé une profession reconnue par les constitutions démocratiques et protégée par les instruments internationaux relatifs aux droits humains ? Le journaliste migrant ne porte pas un fusil. Il ne commande pas une armée. Il ne dispose d’aucune force de coercition. Son unique pouvoir réside dans les mots. Et les mots qu’il utilise ne servent pas à construire des prisons. Ils servent à construire des ponts. Des ponts entre les gouvernants et les gouvernés. Des ponts entre les réalités sociales et les décideurs. Des ponts entre les problèmes et les solutions. Combien de campagnes de santé publique ont été relayées grâce aux journalistes ? Combien de vies ont été sauvées grâce à l’information ? Combien d’enfants ont été sensibilisés à l’importance de l’école ? Combien de citoyens ont été informés de leurs droits et de leurs devoirs ? Combien de conflits ont été évités grâce à des appels au dialogue et à la retenue ? Derrière chaque société qui progresse se trouve souvent une presse qui informe, qui éclaire et qui éveille.

Le journaliste migrant poursuit sa mission au-delà des frontières. Loin de sa terre natale, il demeure attentif aux évolutions de son pays, observe les mutations de la société, suit les débats d’intérêt public et s’intéresse aux défis qui engagent l’avenir de la Nation. Son regard critique ne saurait être interprété comme une marque d’hostilité ou de défiance. Il procède bien souvent d’un attachement sincère à la communauté nationale et d’une volonté constante de contribuer à son progrès. Car l’engagement véritable ne se nourrit pas du silence, mais de la participation éclairée au destin collectif. Celui qui a cessé de se sentir concerné se retire et se tait. En revanche, celui qui demeure profondément attaché à son pays continue d’espérer, de proposer, d’alerter et, lorsque les circonstances l’exigent, de dénoncer les dérives susceptibles de compromettre le bien commun.

Il est temps de reconnaître pleinement la place du journaliste migrant dans nos sociétés. Sa condition migratoire ne saurait justifier une limitation de ses droits, son exclusion du débat public ou une remise en cause de sa citoyenneté. Le franchissement d’une frontière n’efface ni les libertés fondamentales ni la dignité inhérente à la personne humaine. Les États ont davantage à gagner en écoutant leurs journalistes qu’en cherchant à les réduire au silence. Les sociétés les plus solides sont celles qui acceptent la diversité des opinions et considèrent la critique comme une contribution au progrès collectif. L’histoire démontre que la liberté d’expression demeure un pilier essentiel de toute démocratie durable. Le journaliste migrant n’est ni un adversaire ni un citoyen de seconde zone. Il demeure une conscience en éveil, un témoin de son époque et un acteur engagé dans la vie de la cité. Par son regard et sa plume, il contribue à éclairer les débats et à servir le bien commun. Lorsque la plume traverse les frontières, elle ne transporte ni haine ni violence. Lorsque la plume traverse les frontières, elle transporte des idées, des analyses, des questionnements, des alertes, des espérances.

Et tant qu’une plume continuera de chercher la vérité au service du bien commun, aucune frontière ne pourra l’empêcher d’accomplir sa mission.

Hugues Hector ZOGO

(Production éditoriale réalisée en appui aux actions de la Plateforme Multiacteurs de la Migration au Bénin, avec le soutien de la Friedrich Ebert Stiftung.)