Nos poubelles débordent de nourriture, pendant que des familles ont faim

Nos poubelles débordent de nourriture, pendant que des familles ont faim

La cérémonie vient de s’achever. Sur les tables abandonnées, des assiettes encore remplies attendent d’être débarrassées. Dans les bassines, des quantités importantes de riz, de viande, de pâte et de sauce ne trouveront plus de consommateurs. Quelques heures plus tard, tout sera versé dans des poubelles. À quelques rues de là, une famille se demande pourtant comment préparer le prochain repas. Cette proximité entre l’abondance gaspillée et le besoin non satisfait devrait troubler notre conscience. Mais nous nous sommes habitués à jeter la nourriture comme si elle ne représentait ni travail, ni argent, ni ressources naturelles. Nos poubelles racontent désormais ce que notre société ne veut pas regarder : nous produisons parfois pour impressionner, nous servons sans mesure et nous détruisons ce que d’autres espèrent simplement pouvoir manger.

Le gaspillage commence souvent dans les ménages. Nous achetons davantage que nécessaire, séduits par les promotions, l’apparence des produits ou la peur de manquer. Les aliments s’accumulent, puis se détériorent faute d’organisation. Des fruits mûrissent jusqu’à devenir impropres à la consommation. Des restes sont oubliés dans les réfrigérateurs. Des denrées sont jetées parce que personne ne souhaite manger deux fois le même plat. Dans certaines familles, les portions servies dépassent systématiquement l’appétit réel. Les enfants abandonnent une partie de leur repas sans être sensibilisés à sa valeur. Ce qui pourrait être conservé, transformé ou partagé finit ainsi dans les déchets par négligence.

Les cérémonies constituent l’un des principaux théâtres de cette démesure. À l’occasion des mariages, des baptêmes, des anniversaires ou des funérailles, l’abondance est considérée comme une preuve de réussite. Il faut prévoir plus d’invités que la salle ne peut en contenir, multiplier les plats et s’assurer que personne ne puisse dire que la nourriture a manqué. Cette volonté de préserver l’honneur familial conduit à des excès considérables. Les organisateurs préfèrent jeter des marmites entières plutôt que de risquer une remarque désobligeante. Nous avons progressivement confondu hospitalité et surproduction. Pourtant, bien recevoir ne signifie pas servir sans compter ; cela signifie prévoir avec intelligence et traiter la nourriture avec respect.

Chaque aliment jeté porte en lui une longue chaîne d’efforts. Derrière un sac de maïs se trouvent le travail du cultivateur, les semences, les pluies espérées, les heures passées au champ, le transport et la commercialisation. Derrière un morceau de pain se trouvent la farine, l’eau, l’énergie, le travail du boulanger et celui de plusieurs intermédiaires. Lorsque nous jetons un repas, nous ne détruisons donc pas seulement un produit. Nous gaspillons aussi les ressources, le temps et la peine humaine qui ont permis de le préparer. Cette réalité devrait nous rendre plus attentifs à chaque portion achetée ou servie.

Le paradoxe est d’autant plus grave que de nombreuses familles réduisent la quantité ou la qualité de leurs repas pour faire face à leurs difficultés économiques. Certains enfants vont à l’école sans avoir suffisamment mangé. Des personnes âgées dépendent de la solidarité du voisinage. Des travailleurs sautent un repas pour préserver leur budget de transport. Dans ce contexte, le gaspillage ne peut être considéré comme une simple affaire privée. Bien sûr, personne ne peut obliger un ménage à donner ses restes. Mais chacun devrait comprendre que jeter systématiquement de la nourriture encore consommable, au milieu de besoins aussi visibles, révèle une défaillance de notre sens de la responsabilité.

Les commerces, les restaurants et les services de restauration collective sont également concernés. Des aliments proches de leur date limite peuvent être écartés alors qu’ils sont encore consommables. Des plats préparés en trop grande quantité restent invendus et finissent à la poubelle. Certains établissements hésitent à organiser des dons par crainte de difficultés logistiques ou d’une mauvaise conservation. Cette prudence peut se comprendre, car le partage ne doit jamais exposer les bénéficiaires à un risque sanitaire. Mais entre l’abandon irresponsable et le don improvisé, il existe une voie : celle d’une organisation rigoureuse, fondée sur le tri, le respect des conditions d’hygiène et la collaboration avec des structures sociales fiables.

L’éducation familiale doit jouer un rôle central. Les enfants doivent apprendre à se servir selon leur appétit, à terminer raisonnablement leur assiette et à respecter les aliments. Les parents peuvent établir les menus avant les achats, vérifier les réserves disponibles et cuisiner les quantités réellement nécessaires. Les restes bien conservés peuvent être réutilisés, accommodés autrement ou partagés rapidement. Certains produits très mûrs peuvent être transformés au lieu d’être jetés. Ces gestes paraissent modestes, mais répétés dans des milliers de foyers, ils représentent une réduction considérable des pertes et une économie appréciable pour les budgets familiaux.

Les organisateurs de cérémonies doivent eux aussi rompre avec la logique de démonstration. Une estimation réaliste du nombre d’invités, un service par portions et une équipe chargée de conserver les excédents permettraient d’éviter une grande partie du gaspillage. Les aliments non servis pourraient être distribués, dans de bonnes conditions, aux membres de la famille, au personnel mobilisé ou à des organisations capables de les acheminer rapidement vers des personnes vulnérables. Les restaurateurs peuvent proposer des portions de différentes tailles et permettre aux clients d’emporter proprement ce qu’ils n’ont pas terminé. Les marchés pourraient enfin mieux valoriser les produits dont l’apparence est imparfaite, mais dont la qualité demeure satisfaisante.

Il faut construire une véritable culture du respect de la nourriture. Les communes, les médias, les écoles, les associations et les responsables religieux peuvent sensibiliser les populations et encourager les initiatives de récupération encadrée. Les acteurs économiques doivent améliorer la gestion de leurs stocks et faciliter les dons sécurisés. Dans chaque foyer, achetons selon nos besoins, conservons correctement les aliments et partageons avant qu’il ne soit trop tard. La générosité ne se mesure pas à la quantité que l’on expose, mais à la sagesse avec laquelle on utilise ce que l’on possède. Une société qui jette quotidiennement des repas tout en regardant certains de ses membres souffrir de la faim ne manque pas seulement d’organisation. Elle risque surtout de perdre le sens de la solidarité.

Hugues Hector ZOGO

Journaliste-Ecrivain