Nos routes doivent protéger toutes les vies
Chaque matin, des milliers de citoyens empruntent la route pour rejoindre leur lieu de travail, conduire les enfants à l’école, transporter des marchandises, se rendre au marché ou accomplir une démarche administrative. La route accompagne ainsi l’essentiel de nos activités quotidiennes. Elle rapproche les familles, facilite les échanges et soutient l’économie nationale. Mais elle peut aussi devenir, en quelques secondes, le théâtre d’un drame irréversible. Une vitesse excessive, un dépassement hasardeux, une chaussée dégradée ou un véhicule défaillant suffisent à briser une existence. Derrière chaque accident se trouvent des familles bouleversées, des projets interrompus et une société qui perd une part de sa vitalité.
Les chiffres régulièrement annoncés ne doivent jamais nous faire oublier les visages. Une personne décédée sur la route n’est pas une simple unité ajoutée à une statistique. C’est peut-être un père qui nourrissait son foyer, une mère autour de laquelle s’organisait toute une famille, un étudiant porteur d’espérances ou un artisan dont dépendaient plusieurs apprentis. Le blessé grave n’est pas davantage un chiffre abstrait. Son hospitalisation peut entraîner des dépenses considérables, une longue incapacité de travail et parfois un handicap définitif. L’accident routier provoque donc, au-delà de la douleur humaine, une véritable désorganisation économique et sociale dont les conséquences peuvent s’étendre sur plusieurs années.
La responsabilité des conducteurs demeure centrale. Trop d’usagers considèrent encore la voie publique comme un espace où chacun peut imposer sa hâte, son impatience ou son sentiment de puissance. On téléphone au volant, on roule sans casque, on transporte des charges excessives, on dépasse sans visibilité et l’on franchit les feux comme s’ils étaient de simples suggestions. Cette indiscipline ordinaire produit des tragédies extraordinaires. Conduire ne consiste pas seulement à déplacer un véhicule. C’est accepter une responsabilité envers tous ceux qui partagent la chaussée. Le permis de conduire n’accorde aucun droit sur la vie d’autrui ; il impose au contraire une obligation permanente de prudence.
Il serait néanmoins insuffisant de faire reposer toute la sécurité routière sur la seule conduite individuelle. L’état des infrastructures joue un rôle décisif. Une route mal éclairée, une signalisation effacée, un carrefour mal aménagé, un nid-de-poule profond ou l’absence de trottoirs peuvent transformer une erreur mineure en catastrophe. Dans plusieurs localités, les piétons, les cyclistes, les motocyclistes, les véhicules particuliers et les poids lourds doivent se disputer un espace insuffisamment organisé. Les personnes âgées, les enfants et les personnes handicapées y deviennent particulièrement vulnérables. Une route moderne ne se juge donc pas uniquement à la qualité de son bitume, mais à sa capacité à sécuriser l’ensemble de ses usagers.
La protection des vies exige également une attention rigoureuse à l’état des véhicules. Des pneus usés, des freins défectueux, des phares insuffisants ou une direction mal entretenue constituent autant de menaces silencieuses. Beaucoup de propriétaires reportent les réparations faute de moyens, jusqu’au jour où la panne provoque l’irréparable. Le contrôle technique doit être sérieux, transparent et débarrassé de toute complaisance. Il ne devrait jamais devenir une simple formalité administrative ni une source de tracasseries supplémentaires. Son objectif véritable est de détecter les défaillances avant qu’elles ne coûtent des vies. Entretenir son véhicule relève moins du confort que d’un devoir élémentaire de sécurité publique.
Les transports collectifs méritent, dans cette réflexion, une vigilance particulière. Les passagers confient leur vie à un conducteur, souvent sans connaître l’état réel du véhicule ni les conditions dans lesquelles il travaille. Certains chauffeurs parcourent de longues distances dans la fatigue, sous la pression des délais et de la rentabilité. D’autres sont incités à multiplier les rotations pour augmenter les recettes quotidiennes. Cette logique transforme parfois la route en espace de compétition. Les entreprises de transport, les propriétaires et les autorités de contrôle doivent assumer leurs responsabilités. Le repos du conducteur, la limitation de vitesse, l’entretien régulier et le respect du nombre de passagers ne sont pas négociables.
L’éducation routière doit commencer bien avant l’obtention du permis de conduire. L’enfant qui apprend à traverser correctement une voie, à reconnaître les principaux panneaux et à respecter les feux devient un adulte plus conscient des risques. Les écoles, les familles, les médias, les associations et les collectivités locales ont ici une mission commune. Les campagnes occasionnelles sont utiles, mais elles ne suffisent pas. La sécurité routière doit devenir une culture permanente, entretenue par des messages simples, répétés et adaptés aux réalités de chaque milieu. Il faut expliquer sans relâche qu’un casque mal attaché protège mal, qu’un appel peut attendre et qu’un verre de trop peut détruire plusieurs destins.
La sanction conserve toutefois sa nécessité. Lorsque les règles sont constamment violées sans conséquence, elles perdent leur autorité et l’incivisme s’installe. Les contrôles doivent être réguliers, impartiaux et orientés vers les comportements les plus dangereux. Il ne s’agit pas de multiplier les pénalités pour alimenter une logique punitive, mais de rappeler que la liberté de circuler s’arrête là où commence la mise en danger d’autrui. Toute forme de corruption sur la route affaiblit cette exigence. Lorsqu’une infraction grave peut être effacée par un arrangement, le contrevenant repart avec le sentiment qu’il est possible d’acheter le droit de recommencer.
Nos routes doivent conduire vers l’école, le travail, l’hôpital, le marché et la maison ; elles ne doivent plus devenir des raccourcis vers la mort. Réduire les accidents exige des conducteurs responsables, des infrastructures sûres, des véhicules entretenus, des contrôles crédibles et une éducation continue. Chacun doit comprendre que quelques minutes gagnées ne valent jamais une vie perdue. La prudence n’est ni une faiblesse ni une lenteur honteuse. Elle est une forme de respect, un acte de civisme et une déclaration silencieuse en faveur de la vie. Sur la route, nous sommes tous responsables de quelqu’un, même lorsque nous ignorons son nom.
Hugues Hector ZOGO
Journaliste-Écrivain

