Pourquoi cache-t-on les vieillards ?
Il fut un temps où les cheveux blancs étaient une richesse nationale. Le vieillard n’était pas seulement un homme âgé ; il était une bibliothèque vivante, une mémoire collective, un témoin de l’histoire et un conseiller naturel. Sa parole pesait autant que son expérience. Lorsqu’il prenait la parole, les plus jeunes écoutaient. Lorsqu’il se taisait, chacun cherchait à comprendre son silence. Aujourd’hui, le spectacle semble avoir changé. Nos sociétés parlent sans cesse de jeunesse, d’innovation, de modernité et de performance, mais deviennent étrangement silencieuses lorsqu’il s’agit de leurs anciens. Une question mérite alors d’être posée : pourquoi cache-t-on les vieillards ?
Il ne s’agit pas toujours de les enfermer derrière les murs d’une maison ou d’un établissement spécialisé. Il existe des formes plus subtiles d’effacement. Le vieillard est rarement consulté lors des grandes décisions familiales. On l’écoute avec politesse plus qu’avec intérêt. On le photographie lors des cérémonies, mais on sollicite rarement son avis. Peu à peu, il cesse d’être un acteur pour devenir un décor. Son existence se poursuit, mais sa parole perd de son poids. Cette marginalisation silencieuse constitue l’une des fractures les plus préoccupantes de notre époque.
Pourtant, une société qui éloigne ses anciens s’expose à perdre le fil de sa propre histoire. Chaque personne âgée emporte avec elle des souvenirs, des traditions, des épreuves traversées, des erreurs évitées et des leçons patiemment acquises. Lorsque ces récits disparaissent sans avoir été transmis, c’est une partie de notre patrimoine immatériel qui s’éteint. L’historien Pierre Nora rappelait que « la mémoire est ce qui demeure vivant lorsqu’une histoire cesse d’être racontée »[1]. En oubliant nos vieillards, nous cessons peu à peu de raconter notre propre histoire.
Le phénomène est d’autant plus paradoxal que nous consacrons des moyens considérables à conserver les monuments, les archives et les objets anciens. Nous restaurons les palais, protégeons les manuscrits, classons les sites historiques, mais nous négligeons parfois ceux qui incarnent encore cette mémoire dans leur chair. Un vieillard est pourtant un patrimoine vivant. Il porte les traces d’une époque que les livres ne racontent jamais entièrement. Il connaît les gestes oubliés, les expressions disparues, les solidarités anciennes et les sacrifices qui ont permis aux générations actuelles de vivre dans de meilleures conditions.
Cette mise à l’écart trouve également son origine dans notre rapport au temps. Nous vivons désormais dans une société fascinée par la vitesse. Tout doit aller vite : apprendre, produire, réussir, communiquer. Or, le vieillard impose un autre rythme. Il marche plus lentement, parle plus posément et prend davantage le temps de réfléchir. Cette lenteur dérange une civilisation qui confond souvent rapidité et efficacité. Pourtant, les décisions les plus importantes exigent rarement de la précipitation. Elles réclament du recul, de la mémoire et de la sagesse. Le philosophe allemand Hans-Georg Gadamer écrivait que « l’expérience est cette forme de savoir qui apprend à ne pas répondre trop vite »[2]. Nos anciens possèdent précisément cette expérience.
Il faut également reconnaître que beaucoup de familles ne savent plus vieillir ensemble. Les contraintes économiques, les migrations professionnelles et l’évolution des modes de vie ont progressivement éloigné les générations. Les grands-parents vivent parfois à des centaines de kilomètres de leurs enfants et de leurs petits-enfants. Les rencontres deviennent exceptionnelles. Les conversations se réduisent à quelques appels rapides. La proximité affective cède lentement la place à une relation administrative faite d’envois d’argent ou de messages de circonstance. Or, aucune aide financière ne remplacera jamais une présence.
L’Afrique s’est longtemps distinguée par le respect qu’elle accordait à ses anciens. Dans de nombreuses communautés, le conseil des sages précédait les grandes décisions. La parole de l’aîné n’était pas infaillible, mais elle était indispensable. Aujourd’hui, cette tradition semble parfois vaciller sous l’effet des mutations sociales. Le philosophe camerounais Fabien Eboussi Boulaga rappelait que « l’avenir d’un peuple dépend de sa capacité à dialoguer avec ceux qui l’ont précédé »[3]. Cette réflexion devrait résonner comme une alerte.
Peut-être est-il temps de réhabiliter nos vieillards, non par compassion, mais par intelligence collective. Ils n’attendent pas seulement des soins médicaux ou une assistance matérielle. Ils attendent d’être considérés, écoutés, consultés et aimés. Ils souhaitent transmettre avant de partir. Ils veulent sentir que leur vie continue d’avoir une utilité pour ceux qui viennent après eux. Une société qui honore ses anciens prépare mieux son avenir qu’une société qui les dissimule.
Alors, pourquoi cache-t-on les vieillards ? Peut-être parce qu’ils nous rappellent une vérité que notre époque refuse souvent de regarder en face : nous sommes tous appelés à vieillir. Les ignorer aujourd’hui, c’est peut-être préparer la manière dont nous accepterons d’être traités demain.
Hugues Hector ZOGO
[1] Pierre Nora, Les Lieux de mémoire, Gallimard, 1984.
[2] Hans-Georg Gadamer, L’Actualité du beau, Alinéa, 1992.
[3] Fabien Eboussi Boulaga, La Crise du Muntu. Authenticité africaine et philosophie, Présence Africaine, 1977.

