Sortir sans avoir peur
Le matin, une femme choisit son itinéraire. Le soir, elle calcule l’heure de son retour. Dans la rue, elle garde ses écouteurs éteints, son téléphone à portée de main et son regard en alerte. Ce scénario, trop familier à beaucoup, révèle une profonde inégalité dans l’usage de l’espace public. Aller au marché, attendre un taxi ou rentrer chez soi peut devenir une épreuve de vigilance. Cette peur ne doit pas être considérée comme une fatalité ni comme le prix ordinaire de la liberté.
Le harcèlement de rue ne se réduit pas à une parole maladroite ou à une tentative de séduction. Il apparaît lorsqu’une personne impose sa présence malgré un refus, multiplie les remarques sexuelles, suit une femme, la bloque, la touche ou l’intimide. Le consentement ne se devine pas : il s’écoute. Un sourire n’est pas une invitation ; une tenue n’est pas une permission. Le silence d’une femme qui cherche à éviter le conflit ne signifie pas qu’elle accepte. Présenter ces comportements comme de simples plaisanteries revient à banaliser une violence.
Les perceptions recueillies par Afrobarometer au Bénin en 2022 et publiées en septembre 2024 indiquent que 16 % des répondants estiment que les femmes sont souvent ou toujours harcelées sexuellement dans les lieux publics, notamment les marchés, les rues et les transports. Ce chiffre exprime une perception ; il ne mesure pas le nombre réel de victimes. La même enquête révèle que 77 % des personnes interrogées souhaitent que la police et les tribunaux agissent davantage pour protéger les femmes et les filles. Ces résultats signalent une préoccupation sociale qui mérite une réponse concrète.
Après un incident, une victime hésite parfois à parler, par crainte des moqueries, des représailles ou des accusations : « Pourquoi était-elle là ? », « Pourquoi était-elle habillée ainsi ? », « Pourquoi n’a-t-elle pas répondu ? » Ces questions déplacent la responsabilité et examinent les gestes de la victime plutôt que ceux de l’auteur. Lorsqu’une femme raconte un harcèlement, la première réponse ne devrait pas être le soupçon. Il faut l’écouter, prendre son récit au sérieux et lui permettre de chercher de l’aide sans l’exposer à une nouvelle humiliation.
Le Bénin dispose de textes relatifs à la répression du harcèlement sexuel et à la prévention des violences faites aux femmes. La loi n° 2006-19 porte sur la répression du harcèlement sexuel et la protection des victimes ; la loi n° 2011-26 concerne la prévention et la répression des violences faites aux femmes. Leur existence est importante, mais une loi ne protège pleinement que si elle est connue, accessible et appliquée. La possibilité de signaler les faits, d’être entendue et d’obtenir une réponse adaptée est déterminante.
La responsabilité ne repose pas uniquement sur les femmes, auxquelles on conseille trop souvent de se protéger davantage. Elle engage aussi les témoins. Dans un marché, un arrêt de bus ou une rue, détourner les yeux peut laisser une personne seule face à l’intimidation. Intervenir peut consister à lui demander si elle va bien, à rester près d’elle, à solliciter un responsable ou à appeler les services compétents, en veillant à ne pas accroître le danger. Transporteurs, commerçants et responsables de lieux fréquentés peuvent aussi établir des consignes et prendre les alertes au sérieux.
Les autorités locales disposent de leviers concrets. Des espaces mieux éclairés, des arrêts aménagés, des voies fréquentées et des dispositifs de signalement compréhensibles peuvent contribuer à rendre les déplacements plus sûrs. Ces mesures ne supprimeront pas, à elles seules, les comportements de harcèlement, qui relèvent aussi de l’éducation et du respect d’autrui. Elles rappellent néanmoins que la sécurité des femmes est une responsabilité collective, et non une affaire privée qu’elles devraient régler en changeant d’itinéraire ou en renonçant à sortir.
Il faut parler aux garçons et aux hommes sans détour. Le respect consiste à entendre un refus, à ne pas insister et à ne pas transformer l’espace public en terrain de conquête. Familles, écoles, associations et médias peuvent combattre l’idée qu’importuner serait une preuve de virilité. Une société ne peut réclamer aux femmes de prendre leur place dans l’économie, la vie civique et les études tout en tolérant qu’elles craignent de circuler librement.
La rue appartient à toutes et à tous. Une femme ne devrait pas avoir à justifier sa présence, sa tenue ou l’heure de son déplacement. Il faut écouter les victimes, appliquer les lois, soutenir les témoins qui interviennent avec prudence et enseigner le respect dès le plus jeune âge. La liberté de circuler ne peut dépendre du seul courage de celles qui affrontent la peur. Elle se construit par une exigence commune : faire de chaque rue un espace partagé, où nul ne redoute le chemin du retour.
Hugues Hector ZOGO
Journaliste-Écrivain

